Le Chien des Baskerville est un roman d’Arthur Conan Doyle, paru en mil neuf cent deux. Voici la troisième partie. Le jeune héritier, sir Henry Baskerville, tout juste arrivé d’Amérique, se présente à Baker Street. À son hôtel, il a reçu une lettre étrange, faite de mots découpés, et l’une de ses bottines neuves a disparu. Sherlock Holmes découvre d’où viennent ces mots, puis il suit dans les rues de Londres un inconnu qui semble surveiller sir Henry.
Chapitres
- Introduction
- Sir Henry Baskerville
- Une lettre en mots de journal
- L’éditorial sur le libre-échange
- Ciseaux et colle
- La plume d’hôtel
- La bottine disparue
- Aucun diable ne m’arrêtera
- L’homme à la barbe noire
- Le fiacre numéro 2704
- Un garçon nommé Cartwright
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Sir Henry Baskerville
Une lettre en mots de journal
La table du petit déjeuner fut desservie de bonne heure, et Holmes attendit en robe de chambre la visite promise. Nos clients furent exacts au rendez-vous. La pendule venait de sonner dix heures quand on fit monter le docteur Mortimer, suivi du jeune baronnet. C’était un homme petit et vif, d’une trentaine d’années, aux yeux sombres. Il était très solidement bâti, avec d’épais sourcils noirs et un visage énergique et combatif. Il portait un costume de tweed aux tons roux et avait le teint hâlé de quelqu’un qui a passé le plus clair de son temps au grand air. Et pourtant, son regard calme et la tranquille assurance de son maintien révélaient le gentleman.
« Voici sir Henry Baskerville. » dit le docteur Mortimer.
« Oui, c’est moi. Et le plus curieux, monsieur Sherlock Holmes, c’est que si mon ami ici présent ne m’avait pas proposé de venir vous voir ce matin, je serais venu de moi-même. On m’a dit que vous résolvez de petites énigmes. Or, ce matin, j’en ai reçu une qui demande plus de réflexion que je ne suis capable d’en fournir. » dit-il.
« Asseyez-vous, je vous prie, sir Henry. Si je vous comprends bien, vous avez vous-même vécu quelque chose de remarquable depuis votre arrivée à Londres ? »
« Rien de bien important, monsieur Holmes. Une plaisanterie, très probablement. Il s’agit de cette lettre, si l’on peut appeler ça une lettre. Elle m’est parvenue ce matin. »
Il posa une enveloppe sur la table, et nous nous penchâmes tous dessus. Elle était ordinaire, d’un papier grisâtre. L’adresse, « Sir Henry Baskerville, Northumberland Hotel », était écrite en grossières lettres d’imprimerie. Le cachet de la poste indiquait « Charing Cross », et la lettre avait été postée la veille au soir.
« Qui savait que vous alliez descendre au Northumberland Hotel ? » demanda Holmes en jetant un regard perçant à notre visiteur.
« Personne ne pouvait le savoir. Nous ne l’avons décidé qu’après ma rencontre avec le docteur Mortimer. »
« Mais le docteur Mortimer y logeait sans doute déjà ? »
« Non, j’étais descendu chez un ami. » dit le docteur.
« Rien ne pouvait laisser deviner que nous irions dans cet hôtel. »
« Hum ! Quelqu’un semble s’intéresser de très près à vos faits et gestes. » Holmes tira de l’enveloppe une demi-feuille de grand papier, pliée en quatre. Il la déplia et l’étala bien à plat sur la table. Au milieu, une seule phrase avait été formée avec des mots imprimés et collés. Elle disait :
« Si vous tenez à votre vie ou à votre raison, éloignez-vous de la lande. »
Seul le mot « lande » était écrit à l’encre.
« Et maintenant, monsieur Holmes, vous allez peut-être me dire ce que diable cela signifie, et qui s’intéresse tant à mes affaires ? » dit sir Henry Baskerville.
« Qu’en pensez-vous, docteur Mortimer ? Vous m’accorderez qu’il n’y a là, en tout cas, rien de surnaturel ? »
« Non, monsieur. Mais cela pourrait très bien venir de quelqu’un qui est convaincu que l’affaire, elle, est surnaturelle. »
« Quelle affaire ? Il me semble que vous tous, messieurs, en savez bien plus que moi sur mes propres affaires. » demanda sir Henry d’un ton sec.
« Vous saurez tout ce que nous savons avant de quitter cette pièce, sir Henry. Je vous le promets. Pour le moment, avec votre permission, tenons-nous-en à ce document fort intéressant. Il a dû être composé et posté hier soir. Avez-vous le Times d’hier, Watson ? » dit Sherlock Holmes.
« Il est là, dans le coin. »
L’éditorial sur le libre-échange
« Pourriez-vous me le passer ? La page intérieure, s’il vous plaît, celle des éditoriaux. » Il la parcourut rapidement, promenant les yeux de haut en bas sur les colonnes. « Excellent article sur le libre-échange. Permettez-moi de vous en lire un extrait. »
« “On voudra peut-être vous faire croire qu’un tarif protecteur favorisera votre propre commerce ou votre propre industrie. Mais la raison nous dit qu’à la longue, de telles lois éloigneront la richesse du pays. Elles diminueront la valeur de nos importations et abaisseront les conditions de vie dans toute cette île. Si vous tenez à votre pays, éloignez-vous de la protection douanière.” »
« Qu’en dites-vous, Watson ? N’est-ce pas une pensée admirable ? » s’écria Holmes, ravi, en se frottant les mains de satisfaction.
Le docteur Mortimer regardait Holmes avec un intérêt professionnel, et sir Henry Baskerville tourna vers moi ses yeux sombres et perplexes.
« Je ne connais pas grand-chose aux droits de douane et à ce genre de choses. Mais il me semble que, pour ce qui est de ce billet, nous nous sommes un peu écartés de la piste. » dit-il.
« Au contraire, je crois que nous sommes sur une piste toute chaude, sir Henry. Watson, que voici, connaît mes méthodes mieux que vous. Mais je crains que même lui n’ait pas tout à fait saisi le sens de cette phrase. »
« Non, j’avoue que je ne vois aucun rapport. »
« Et pourtant, mon cher Watson, le rapport est si étroit que l’un a été tiré de l’autre. “Vous”, “votre”, “votre”, “vie”, “raison”, “tenez”, “éloignez-vous”, “de la”. Ne voyez-vous pas maintenant d’où ces mots proviennent ? »
« Par tous les diables, vous avez raison ! Ça, c’est malin ! » s’écria sir Henry.
« Et s’il restait le moindre doute, il serait levé par le fait que “éloignez-vous” et “de la” ont été découpés d’un seul tenant. »
« Ma foi, c’est vrai ! »
« Vraiment, monsieur Holmes, cela dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer. Je comprendrais qu’on dise que ces mots viennent d’un journal. Mais que vous nommiez lequel, et que vous ajoutiez qu’ils viennent de l’éditorial, c’est vraiment l’une des choses les plus remarquables que j’aie jamais vues. Comment avez-vous fait ? » dit le docteur Mortimer en regardant mon ami avec stupéfaction.
« Je suppose, docteur, que vous sauriez distinguer le crâne d’un Africain de celui d’un Inuit ? »
« Très certainement. »
« Mais comment ? »
« Parce que c’est ma passion. Les différences sont évidentes. L’arcade sourcilière, l’angle du visage, la courbe de la mâchoire… »
« Eh bien, ceci est ma passion à moi, et les différences sont tout aussi évidentes. Pour moi, entre les caractères soignés d’un article du Times et l’impression bâclée d’une feuille du soir à un sou, la différence est aussi grande qu’entre vos deux crânes. Reconnaître les caractères d’imprimerie est l’une des connaissances les plus élémentaires du spécialiste du crime. J’avoue pourtant qu’une fois, quand j’étais très jeune, j’ai confondu deux journaux de province. Mais un éditorial du Times ne ressemble à rien d’autre, et ces mots ne pouvaient venir d’ailleurs. Comme la chose a été faite hier, il était fort probable que nous trouverions ces mots dans le numéro d’hier. »
Ciseaux et colle
« Si je vous suis bien, monsieur Holmes, quelqu’un a découpé ce message avec des ciseaux… » dit sir Henry Baskerville.
« Des ciseaux à ongles. Vous voyez que les lames étaient très courtes, puisqu’il a fallu deux coups de ciseaux pour “éloignez-vous”. » dit Holmes.
« C’est juste. Quelqu’un a donc découpé le message avec de petits ciseaux, puis l’a collé avec de la colle de farine… »
« De la gomme arabique. » dit Holmes.
« Avec de la gomme arabique, sur le papier. Mais je voudrais savoir pourquoi le mot “lande” est écrit à la main. »
« Parce qu’il ne l’a pas trouvé imprimé. Les autres mots étaient tous simples, on pouvait les trouver dans n’importe quel numéro. Mais “lande” est un mot plus rare. »
« Bien sûr, voilà qui explique tout. Avez-vous lu autre chose dans ce message, monsieur Holmes ? »
« Il y a quelques indices, bien qu’on ait pris le plus grand soin d’effacer toutes les traces. L’adresse, vous le voyez, est écrite en grossières lettres d’imprimerie. Mais le Times est un journal qu’on ne trouve guère qu’entre les mains de gens très instruits. Nous pouvons donc admettre que la lettre a été composée par un homme instruit qui voulait passer pour un homme sans instruction. Et s’il a tant cherché à cacher son écriture, c’est peut-être que vous la connaissez, ou que vous pourriez la connaître un jour. Remarquez aussi que les mots ne sont pas collés bien en ligne. Certains sont beaucoup plus haut que d’autres. “Vie”, par exemple, n’est pas du tout à sa place. Cela peut indiquer de la négligence, ou bien de l’agitation et de la hâte chez celui qui découpait. Dans l’ensemble, je penche pour la seconde hypothèse. L’affaire était manifestement importante, et il est peu probable que l’auteur d’une telle lettre ait été négligent. Mais s’il était pressé, une question intéressante se pose : pourquoi l’était-il ? Toute lettre postée jusqu’au petit matin serait parvenue à sir Henry avant qu’il quitte son hôtel. L’auteur craignait-il d’être dérangé ? Et par qui ? »
« Nous entrons là plutôt dans le domaine des suppositions. » dit le docteur Mortimer.
« Dites plutôt dans le domaine où l’on pèse les probabilités pour choisir la plus vraisemblable. C’est l’usage scientifique de l’imagination. Mais nous avons toujours une base concrète d’où partir. Vous appelleriez sans doute cela une supposition. Pourtant, je suis presque certain que cette adresse a été écrite dans un hôtel. »
« Comment diable pouvez-vous dire cela ? »
La plume d’hôtel
« Si vous l’examinez attentivement, vous verrez que la plume et l’encre ont donné du mal à celui qui écrivait. La plume a craché deux fois dans un seul mot et s’est trouvée à sec trois fois dans une adresse pourtant courte. Cela montre qu’il restait très peu d’encre dans l’encrier. Or, on laisse rarement sa propre plume ou son propre encrier dans un tel état, et les deux à la fois, c’est bien rare. Mais vous connaissez l’encre et les plumes d’hôtel, elles sont rarement dans un autre état. Oui, je peux le dire presque sans hésiter. Il suffirait de fouiller les corbeilles à papier des hôtels autour de Charing Cross jusqu’à retrouver les restes de l’éditorial découpé. Nous mettrions alors aussitôt la main sur l’expéditeur de ce curieux message. Tiens, tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il examinait avec soin le papier sur lequel les mots étaient collés, en le tenant à quelques centimètres seulement de ses yeux.
« Eh bien ? »
« Rien. C’est une demi-feuille de papier blanc, sans même un filigrane. Je crois que nous avons tiré de cette curieuse lettre tout ce que nous pouvions. Et maintenant, sir Henry, vous est-il arrivé autre chose d’intéressant depuis que vous êtes à Londres ? » dit-il en la jetant sur la table.
« Ma foi non, monsieur Holmes. Je ne crois pas. »
« Vous n’avez pas remarqué que quelqu’un vous suivait ou vous surveillait ? »
« J’ai l’impression d’être tombé en plein roman à quatre sous. Pourquoi diable quelqu’un me suivrait-il ou me surveillerait-il ? » dit notre visiteur.
« Nous y venons. Vous n’avez rien d’autre à nous signaler avant que nous abordions cette affaire ? »
« Eh bien, ça dépend de ce que vous jugez digne d’être signalé. »
« Je juge digne d’être signalé tout ce qui sort du train-train ordinaire de la vie. »
La bottine disparue
Sir Henry sourit. « Je ne connais pas encore grand-chose à la vie britannique. J’ai passé presque tout mon temps aux États-Unis et au Canada. Mais j’espère que perdre une de ses bottines ne fait pas partie, ici, du train-train ordinaire de la vie. »
« Vous avez perdu une de vos bottines ? »
« Mon cher sir Henry, elle est seulement égarée. Vous la retrouverez en rentrant à l’hôtel. À quoi bon ennuyer monsieur Holmes avec des bagatelles de ce genre ? » s’écria le docteur Mortimer.
« Eh bien, il m’a demandé tout ce qui sortait de l’ordinaire. »
« Exactement, si sot que paraisse l’incident. Vous avez perdu une de vos bottines, dites-vous ? » dit Holmes.
« En tout cas, elle est égarée. Hier soir, je les ai mises toutes les deux devant ma porte, et le matin, il n’y en avait plus qu’une. Je n’ai rien pu tirer de sensé du garçon qui les cire. Le pire, c’est que je n’avais acheté cette paire qu’hier soir dans le Strand, et que je ne l’avais encore jamais portée. »
« Si vous ne les aviez jamais portées, pourquoi les avoir mises dehors pour qu’on les cire ? »
« C’étaient des bottines fauves, qui n’avaient encore jamais été cirées. C’est pour ça que je les ai mises dehors. »
« Si je comprends bien, à votre arrivée à Londres hier, vous êtes aussitôt sorti acheter une paire de bottines ? »
« J’ai fait pas mal d’achats. Le docteur Mortimer, ici présent, m’a accompagné. Voyez-vous, si je dois être châtelain à la campagne, il faut que j’en aie la tenue. Et il se peut que, là-bas dans l’Ouest, je me sois un peu laissé aller. Entre autres choses, j’ai acheté ces bottines brunes, que j’ai payées six dollars. Et on m’en a volé une avant même que je les aie eues aux pieds. »
« Cela paraît une chose singulièrement inutile à voler. J’avoue que je crois, comme le docteur Mortimer, que la bottine manquante ne tardera pas à être retrouvée. » dit Sherlock Holmes.
« Et maintenant, messieurs, il me semble que j’en ai assez dit sur le peu que je sais. Il est temps que vous teniez votre promesse et que vous m’expliquiez clairement de quoi il retourne. » dit le baronnet d’un ton décidé.
« Votre demande est tout à fait raisonnable. Docteur Mortimer, je crois que vous ne pourriez mieux faire que de raconter votre histoire comme vous nous l’avez racontée. » répondit Holmes.
Ainsi encouragé, notre ami le savant tira ses papiers de sa poche et exposa toute l’affaire comme il l’avait fait la veille au matin. Sir Henry Baskerville écouta avec la plus grande attention, en laissant échapper de temps en temps une exclamation de surprise.
« Eh bien, me voilà avec un héritage, et pas des moindres ! Bien sûr, j’entends parler du chien depuis que je suis tout petit. C’est l’histoire préférée de la famille, mais je n’avais jamais songé à la prendre au sérieux. Quant à la mort de mon oncle… eh bien, tout cela bouillonne dans ma tête, et je n’y vois pas encore clair. Vous ne semblez pas avoir tout à fait décidé si c’est une affaire pour un policier ou pour un homme d’Église. » dit-il quand le long récit fut terminé.
« Exactement. »
« Et maintenant, il y a encore cette histoire de lettre qu’on m’a envoyée à l’hôtel. Je suppose qu’elle trouve sa place là-dedans. »
« Elle semble montrer que quelqu’un en sait plus que nous sur ce qui se passe sur la lande. » dit le docteur Mortimer.
« Et aussi que ce quelqu’un ne vous veut pas de mal, puisqu’il vous avertit du danger. » dit Holmes.
« Ou bien qu’il veut, pour ses propres raisons, me faire fuir. »
Aucun diable ne m’arrêtera
« Eh bien, c’est possible aussi, naturellement. Je vous suis très obligé, docteur Mortimer, de m’avoir soumis un problème qui offre plusieurs possibilités intéressantes. Mais la question pratique que nous devons trancher maintenant, sir Henry, c’est de savoir s’il est prudent, ou non, que vous alliez à Baskerville Hall. »
« Pourquoi n’irais-je pas ? »
« Il semble qu’il y ait du danger. »
« Vous voulez dire un danger venant de ce démon de famille, ou un danger venant d’êtres humains ? »
« Eh bien, c’est justement ce que nous devons découvrir. »
« Quoi qu’il en soit, ma réponse est arrêtée. Il n’y a pas de diable en enfer, monsieur Holmes, ni d’homme sur terre, qui puisse m’empêcher d’aller dans la maison de mes ancêtres. Et vous pouvez considérer cela comme ma réponse définitive. » Pendant qu’il parlait, ses sourcils sombres se froncèrent et son visage s’empourpra d’un rouge foncé. Il était évident que le tempérament fougueux des Baskerville ne s’était pas éteint chez leur dernier descendant. « En attendant, j’ai à peine eu le temps de réfléchir à tout ce que vous m’avez dit. C’est beaucoup demander à un homme que de tout comprendre et tout décider d’un seul coup. J’aimerais passer une heure tranquille, seul, pour prendre ma décision. Écoutez, monsieur Holmes, il est onze heures et demie, et je rentre tout de suite à mon hôtel. Et si vous veniez déjeuner avec nous à deux heures, vous et votre ami le docteur Watson ? Je pourrai alors vous dire plus clairement ce que je pense de tout cela. » dit-il.
« Cela vous convient-il, Watson ? »
« Parfaitement. »
« Alors, vous pouvez compter sur nous. Voulez-vous que je fasse appeler un fiacre ? »
« Je préfère marcher. Cette affaire m’a pas mal secoué. »
« Je vous accompagne volontiers. » dit son compagnon.
« Alors à deux heures. Au revoir, et bonne matinée ! »
L’homme à la barbe noire
Nous entendîmes nos visiteurs descendre l’escalier, puis la porte d’entrée claquer. En un instant, Holmes, de rêveur nonchalant, était devenu un homme d’action.
« Votre chapeau et vos bottines, Watson, vite ! Pas un instant à perdre ! » Il se précipita dans sa chambre et en revint quelques secondes plus tard, en redingote au lieu de sa robe de chambre. Nous descendîmes ensemble l’escalier en hâte et sortîmes dans la rue. Le docteur Mortimer et Baskerville étaient encore visibles, à environ deux cents mètres devant nous, en direction d’Oxford Street.
« Dois-je courir les arrêter ? »
« Pour rien au monde, mon cher Watson. Votre compagnie me suffit parfaitement, si vous voulez bien supporter la mienne. Nos amis sont sages, car c’est vraiment une très belle matinée pour se promener. »
Il pressa le pas jusqu’à ce que nous ayons réduit de moitié environ la distance qui nous séparait d’eux. Puis, toujours à une centaine de mètres en arrière, nous les suivîmes dans Oxford Street, et de là dans Regent Street. Une fois, nos amis s’arrêtèrent pour regarder une vitrine, et Holmes en fit autant. Un instant plus tard, il poussa un petit cri de satisfaction. Je suivis la direction de son regard avide et vis un fiacre, avec un homme à l’intérieur. Le fiacre s’était arrêté de l’autre côté de la rue et repartait maintenant lentement.
« Voilà notre homme, Watson ! Venez ! Faute de mieux, nous allons au moins bien le regarder. »
À cet instant, j’aperçus une épaisse barbe noire et deux yeux perçants tournés vers nous à travers la vitre latérale du fiacre. Aussitôt, la petite trappe du toit s’ouvrit, on cria quelque chose au cocher, et le fiacre partit à toute allure dans Regent Street. Holmes chercha vivement des yeux un autre fiacre, mais aucun n’était libre. Alors il se lança dans une poursuite effrénée au milieu de la circulation. Mais l’avance était trop grande, et déjà le fiacre avait disparu.
« Voilà ! Y a-t-il jamais eu pareille malchance, et pareille maladresse ? Watson, Watson, si vous êtes un honnête homme, vous noterez cela aussi, et vous le mettrez en regard de mes succès ! » dit Holmes avec amertume, quand il sortit, haletant et pâle de dépit, du flot des voitures.
« Qui était cet homme ? »
« Je n’en ai pas la moindre idée. »
« Un espion ? »
« Eh bien, d’après ce que nous avons entendu, il était évident que quelqu’un surveillait Baskerville de très près depuis son arrivée à Londres. Sinon, comment aurait-on su si vite qu’il avait choisi le Northumberland Hotel ? Je me suis dit que s’ils l’avaient suivi le premier jour, ils le suivraient aussi le deuxième. Vous avez peut-être remarqué que je suis allé deux fois à la fenêtre pendant que le docteur Mortimer lisait sa légende. »
« Oui, je m’en souviens. »
Le fiacre numéro 2704
« Je guettais des rôdeurs dans la rue, mais je n’en ai vu aucun. Nous avons affaire à un homme habile, Watson. Cette affaire va très loin. Je n’ai pas encore tranché si c’est une puissance bienveillante ou malveillante qui est en contact avec nous. Mais je sens toujours derrière tout cela de la force et un dessein. Quand nos amis sont partis, je les ai aussitôt suivis dans l’espoir de repérer leur compagnon invisible. Il était si rusé qu’il ne se fiait pas à ses jambes. Il avait pris un fiacre, pour pouvoir traîner derrière eux ou les dépasser vivement, et ainsi passer inaperçu. Sa méthode avait un autre avantage. S’ils avaient pris un fiacre, il était tout prêt à les suivre. Cette méthode a pourtant un inconvénient évident. »
« Elle le met à la merci du cocher. »
« Exactement. »
« Quel dommage que nous n’ayons pas relevé le numéro ! »
« Mon cher Watson, si maladroit que j’aie été, vous ne pensez tout de même pas sérieusement que j’aie négligé de relever le numéro ? Notre homme, c’est le deux mille sept cent quatre. Mais pour le moment, cela ne nous sert à rien. »
« Je ne vois pas ce que vous auriez pu faire de plus. »
« En apercevant le fiacre, j’aurais dû faire demi-tour aussitôt et partir dans l’autre direction. J’aurais alors pu, sans me presser, prendre un second fiacre et suivre le premier à une distance respectueuse. Ou mieux encore, me rendre au Northumberland Hotel et attendre là-bas. Quand notre inconnu aurait suivi Baskerville jusqu’à son hôtel, nous aurions pu le prendre à son propre jeu et voir où il allait. Au lieu de cela, par un empressement imprudent, nous nous sommes trahis et nous avons perdu notre homme. Notre adversaire a profité de cette imprudence avec une rapidité et une énergie extraordinaires. »
Pendant cette conversation, nous avions descendu Regent Street sans nous presser, et le docteur Mortimer et son compagnon avaient depuis longtemps disparu devant nous.
« Il est inutile de les suivre. L’ombre est partie et ne reviendra pas. Il faut voir quelles autres cartes nous avons en main et les jouer avec décision. Pourriez-vous jurer de reconnaître le visage de l’homme du fiacre ? » dit Holmes.
« Je ne pourrais jurer que de la barbe. »
« Moi non plus. D’où je conclus qu’elle était très probablement fausse. Un homme habile, chargé d’une mission aussi délicate, n’a besoin d’une barbe que pour cacher ses traits. Entrez ici, Watson ! »
Un garçon nommé Cartwright
Il entra dans l’un des bureaux de commissionnaires du quartier, où le directeur l’accueillit chaleureusement.
« Ah, Wilson, je vois que vous n’avez pas oublié la petite affaire dans laquelle j’ai eu la chance de vous aider ? »
« Non, monsieur, certainement pas. Vous avez sauvé ma réputation, et peut-être ma vie. »
« Mon cher, vous exagérez. Je crois me souvenir, Wilson, que vous aviez parmi vos garçons un certain Cartwright, qui s’était montré assez habile pendant l’enquête. »
« Oui, monsieur, il est toujours chez nous. »
« Pourriez-vous le sonner ? Merci ! Et je serais heureux que vous me fassiez la monnaie de ce billet de cinq livres. »
Un garçon de quatorze ans, au visage vif et éveillé, avait répondu à l’appel du directeur. Il se tenait maintenant devant le célèbre détective et le regardait avec un profond respect.
« Donnez-moi l’annuaire des hôtels. Merci ! Bon, Cartwright, voici les noms de vingt-trois hôtels, tous dans le voisinage immédiat de Charing Cross. Tu vois ? » dit Holmes.
« Oui, monsieur. »
« Tu iras dans chacun d’eux, l’un après l’autre. »
« Oui, monsieur. »
« Dans chaque hôtel, tu commenceras par donner un shilling au portier de l’entrée. Voici vingt-trois shillings. »
« Oui, monsieur. »
« Tu lui diras que tu veux voir le contenu des corbeilles à papier de la veille. Tu diras qu’un télégramme important s’est égaré et que tu le cherches. Tu comprends ? »
« Oui, monsieur. »
« Mais ce que tu cherches vraiment, c’est la page intérieure du Times, avec des trous découpés aux ciseaux. Voici un exemplaire du Times. C’est cette page-ci. Tu la reconnaîtrais facilement, n’est-ce pas ? »
« Oui, monsieur. »
« Chaque fois, le portier de l’entrée fera venir le concierge du hall, et à lui aussi tu donneras un shilling. Voici encore vingt-trois shillings. Dans vingt cas sur vingt-trois, sans doute, on te dira que les papiers de la veille ont été brûlés ou emportés. Dans les trois autres cas, on te montrera un tas de papiers, et tu y chercheras cette page du Times. Il y a très peu de chances que tu la trouves. Voici dix shillings de plus en cas d’imprévu. Envoie-moi un télégramme à Baker Street avant ce soir pour me dire ce que tu as trouvé. Et maintenant, Watson, il ne nous reste plus qu’à découvrir par télégramme qui est le cocher du fiacre numéro deux mille sept cent quatre. Ensuite, nous entrerons dans une des galeries de tableaux de Bond Street pour passer le temps jusqu’à notre rendez-vous à l’hôtel. »
À propos du texte
- The Hound of the Baskervilles, Chapter 4: Sir Henry Baskerville – Arthur Conan Doyle
Traduction française libre depuis l’original, adaptée pour l’écoute (phrases plus courtes, noms et réalités plus simples), vérifiée automatiquement (la relecture humaine n’a pas encore eu lieu – signalez-nous volontiers les erreurs). Comment naissent nos histoires.




