Cette nouvelle a été écrite par l'écrivain américain Mark Twain et publiée en mille huit cent quatre-vingt-deux. Il l'avait d'abord prévue pour son récit de voyage, puis il l'a fait paraître à part. Un vieux monsieur, autrefois au service du gouvernement des Indes, raconte à un compagnon de train comment il devait livrer un éléphant blanc, cadeau du roi de Siam à la reine d'Angleterre. Mais en Amérique, l'éléphant disparaît, et un célèbre détective de New York prend l'enquête en main. C'est une parodie pleine d'humour des romans policiers et des journaux à sensation.
Chapitres
- Introduction
- L'Éléphant blanc volé
- La nuit où l'éléphant disparut
- Signalement, photographie et récompense
- Tout ce que mange l'éléphant
- Les ordres au capitaine Burns
- Onze théories dans les journaux
- La gloire, pain du détective
- Les télégrammes commencent à cliqueter
- L'éléphant traverse les villages
- Monsieur Barnum fait des affaires
- L'inspecteur Burke et la queue de l'éléphant
- Le Fléau du Siam dans les journaux
- Le brouillard et trois semaines d'attente
- L'œil qui ne dort jamais
- Un arrangement avec les voleurs
- Minuit à la cave
- La gloire immortelle des détectives
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L'Éléphant blanc volé
Cette histoire a été retirée du livre A Tramp Abroad, car on craignait que certains détails soient exagérés, et que d'autres ne soient pas vrais. Avant que ces soupçons ne se révèlent sans fondement, le livre était déjà sous presse. Mark Twain.
Cette curieuse histoire m'a été racontée par une personne rencontrée par hasard dans le train. C'était un monsieur de plus de soixante-dix ans. Son visage, profondément bon et doux, et ses manières graves et sincères donnaient à chacune de ses paroles la marque indiscutable de la vérité. Il me dit :
Vous savez avec quel respect le peuple du Siam entoure l'éléphant blanc royal. Vous savez qu'il est consacré aux rois, que seuls les rois peuvent le posséder. Vous savez même qu'il est, d'une certaine façon, supérieur aux rois, puisqu'on ne se contente pas de l'honorer, on le vénère. Bien. Il y a cinq ans, un conflit de frontière éclata entre la Grande-Bretagne et le Siam, et il apparut bientôt que le Siam avait tort. On s'empressa donc de tout réparer, et le représentant britannique déclara qu'il était satisfait et que le passé devait être oublié. Le roi de Siam en fut très soulagé. En partie par gratitude, et en partie peut-être pour effacer la moindre trace de rancune que l'Angleterre pouvait encore garder contre lui, il voulut envoyer un cadeau à la Reine. Selon la manière de voir de l'Orient, c'est le seul moyen sûr d'apaiser un ennemi. Ce cadeau ne devait pas seulement être royal, il devait être royal au plus haut point. Or, quel présent pouvait mieux convenir qu'un éléphant blanc ? Ma position dans l'administration des Indes était telle qu'on me jugea particulièrement digne de l'honneur de porter ce cadeau à Sa Majesté. On équipa un navire pour moi, pour mes domestiques, et pour les officiers et les gardiens de l'éléphant. Le moment venu, j'arrivai dans le port de New York et j'installai mon royal protégé dans un excellent logement à Jersey City. Il fallait y rester quelque temps, pour que l'animal reprenne des forces avant la suite du voyage.
La nuit où l'éléphant disparut
Pendant quinze jours, tout alla bien. Puis mes malheurs commencèrent. L'éléphant blanc avait été volé ! On me réveilla en pleine nuit pour m'annoncer cette terrible nouvelle. Pendant quelques instants, je fus hors de moi, fou de peur et d'angoisse. J'étais impuissant. Puis je me calmai et rassemblai mes esprits. Je vis bientôt ce que je devais faire, car un homme intelligent n'avait qu'une seule voie à suivre. Malgré l'heure tardive, je courus à New York et je demandai à un agent de police de me conduire au quartier général de la police judiciaire. Par chance, j'arrivai à temps. Le chef du service, le célèbre inspecteur Blunt, s'apprêtait justement à rentrer chez lui. C'était un homme de taille moyenne et de carrure solide. Quand il réfléchissait profondément, il avait une façon de froncer les sourcils et de se tapoter le front du doigt qui vous convainquait aussitôt que vous étiez en présence d'un homme hors du commun. Rien qu'à le voir, je repris confiance et espoir. Je lui expliquai pourquoi je venais. Cela ne le troubla pas le moins du monde. Son calme de fer n'en fut pas plus ébranlé que si je lui avais dit qu'on m'avait volé mon chien. Il me fit signe de m'asseoir et dit tranquillement :
« Permettez-moi de réfléchir un instant, je vous prie. »
Sur ces mots, il s'assit à son bureau et appuya la tête sur sa main. À l'autre bout de la pièce, plusieurs employés travaillaient. Le grattement de leurs plumes fut le seul bruit que j'entendis pendant les six ou sept minutes suivantes. Pendant ce temps, l'inspecteur restait assis, plongé dans ses pensées. Enfin, il releva la tête. Il y avait dans les traits fermes de son visage quelque chose qui me montra que son cerveau avait fait son travail et que son plan était prêt. Il parla alors d'une voix basse et impressionnante :
« Ce n'est pas une affaire ordinaire. Chaque pas doit être prudent, et il faut être sûr de chacun avant de risquer le suivant. Et il faut garder le secret, un secret profond et absolu. N'en parlez à personne, pas même aux journalistes. Je m'occuperai d'eux. Je veillerai à ce qu'ils n'apprennent que ce qui servira mes desseins. » Il appuya sur une sonnette et un jeune homme parut. « Alaric, dites aux journalistes d'attendre pour le moment. » Le garçon se retira. « Et maintenant, au travail, et avec méthode. Dans mon métier, on n'arrive à rien sans une méthode stricte et minutieuse. »
Il prit une plume et du papier. « Alors, le nom de l'éléphant ? »
« Hassan Ben Ali Ben Selim Abdallah Mohammed Moisé Alhammal Jamsetjejeebhoy Dhuleep Sultan Ebu Bhudpoor. »
« Très bien. Prénom usuel ? »
« Jumbo. »
« Très bien. Lieu de naissance ? »
« La capitale du Siam. »
« Ses parents sont-ils vivants ? »
« Non, ils sont morts. »
« Ont-ils eu d'autres enfants que lui ? »
« Aucun. Il était fils unique. »
« Très bien. Sur ce point, cela suffit. Maintenant, décrivez-moi l'éléphant, s'il vous plaît, et n'oubliez aucun détail, même le plus insignifiant. Insignifiant de votre point de vue, j'entends. Pour les hommes de ma profession, il n'y a pas de détails insignifiants. Ils n'existent pas. »
Je décrivis, il écrivit. Quand j'eus fini, il dit :
« Maintenant, écoutez. Si je me suis trompé, corrigez-moi. »
Il lut ce qui suit :
« Hauteur, un peu moins de six mètres. Longueur, du sommet du front à la naissance de la queue, près de huit mètres. Longueur de la trompe, presque cinq mètres. Longueur de la queue, un peu moins de deux mètres. Longueur totale, trompe et queue comprises, quatorze mètres et demi. Longueur des défenses, un peu moins de trois mètres. Oreilles en rapport avec ces dimensions. Son empreinte ressemble à la marque que laisse un tonneau posé debout dans la neige. Couleur de l'éléphant, blanc terne. Il a dans chaque oreille un trou de la taille d'une assiette, pour y accrocher des bijoux. Il a, à un degré remarquable, l'habitude d'arroser d'eau les spectateurs et de malmener avec sa trompe non seulement les personnes qu'il connaît, mais aussi de parfaits inconnus. Il boite légèrement de la patte arrière droite et porte sous l'aisselle gauche une petite cicatrice, due à un ancien furoncle. Au moment du vol, il portait sur le dos une tourelle avec des sièges pour quinze personnes, et une housse de drap d'or grande comme un tapis ordinaire. »
Signalement, photographie et récompense
Il n'y avait aucune erreur. L'inspecteur sonna, tendit le signalement à Alaric et dit :
« Faites-en imprimer cinquante mille exemplaires tout de suite, et envoyez-les par la poste à tous les bureaux de police et à tous les prêteurs sur gages du continent. » Alaric se retira. « Voilà. Jusqu'ici, tout va bien. Ensuite, il me faut une photographie du bien volé. »
Je lui en donnai une. Il l'examina d'un œil critique et dit :
« Il faudra s'en contenter, faute de mieux. Mais il a la trompe enroulée et repliée dans la bouche. C'est regrettable, et cela risque d'induire en erreur, car bien sûr il ne la tient pas ainsi d'habitude. » Il sonna.
« Alaric, faites tirer cinquante mille exemplaires de cette photographie dès demain matin, et envoyez-les avec les avis de recherche. »
Alaric se retira pour exécuter ses ordres. L'inspecteur dit :
« Il faudra bien sûr offrir une récompense. Et pour le montant ? »
« Quelle somme proposeriez-vous ? »
« Pour commencer, je dirais… voyons, vingt-cinq mille dollars. C'est une affaire compliquée et difficile. Il y a mille chemins pour s'enfuir et mille occasions de se cacher. Ces voleurs ont des amis et des complices partout… »
« Grand Dieu, vous savez qui ils sont ? »
Ce visage prudent, habitué à cacher les pensées et les sentiments, ne trahit rien. Sa réponse, prononcée très calmement, ne m'en apprit pas davantage :
« Peu importe. Peut-être que oui, peut-être que non. En général, nous devinons assez bien qui est notre homme, d'après sa manière de travailler et la taille du gibier qu'il chasse. Ici, nous n'avons pas affaire à un pickpocket ou à un petit voleur de manteaux, mettez-vous bien cela en tête. Ce bien n'a pas été “piqué” par un débutant. Mais, comme je le disais, il faudra beaucoup voyager, et les voleurs vont soigneusement effacer leurs traces en chemin. Vingt-cinq mille dollars, c'est peut-être trop peu. Je pense pourtant qu'il vaut la peine de commencer par là. »
Nous fixâmes donc ce chiffre pour commencer. Alors cet homme, à qui rien n'échappait de ce qui pouvait servir d'indice, dit :
« Dans l'histoire de la police, il y a des cas où des criminels ont été démasqués grâce à leurs goûts particuliers en matière de nourriture. Alors, que mange cet éléphant, et en quelle quantité ? »
« Eh bien, pour ce qui est de manger, il mange de tout. Il mange un homme, il mange une Bible. Il mange tout ce qui se trouve entre un homme et une Bible. »
Tout ce que mange l'éléphant
« Bien, très bien même, mais trop général. Il faut des détails. Dans notre métier, seuls les détails ont de la valeur. Bien. Commençons par les hommes. En un repas, ou si vous préférez en une journée, combien d'hommes mange-t-il, s'ils sont frais ? »
« Frais ou pas, cela lui serait égal. En un seul repas, il mangerait cinq hommes ordinaires. »
« Très bien. Cinq hommes, je le note. Quelles nationalités préfère-t-il ? »
« Les nationalités lui sont indifférentes. Il préfère les gens qu'il connaît, mais il n'a rien contre les inconnus. »
« Très bien. Passons aux Bibles. Combien de Bibles mangerait-il en un repas ? »
« Il mangerait une édition entière. »
« Ce n'est pas assez précis. Parlez-vous de la Bible ordinaire, de petit format, ou de la grande Bible de famille illustrée ? »
« Je crois que les illustrations lui seraient indifférentes. Je veux dire qu'il ne les apprécierait pas plus que le simple texte imprimé. »
« Non, vous ne saisissez pas mon idée. Je parle du volume. La Bible ordinaire pèse environ un kilo, alors que la grande Bible illustrée en pèse quatre ou cinq. Combien de Bibles illustrées par Gustave Doré mangerait-il en un repas ? »
« Si vous connaissiez cet éléphant, vous ne poseriez pas la question. Il prendrait tout ce qu'il y a. »
« Eh bien, dites-le en dollars et en cents, alors. Il faut bien y arriver d'une manière ou d'une autre. La Bible de Doré coûte cent dollars l'exemplaire, reliée en cuir de Russie, avec des plats biseautés. »
« Il lui en faudrait pour environ cinquante mille dollars. Disons une édition de cinq cents exemplaires. »
« Voilà qui est plus précis. Je le note. Très bien. Il aime les hommes et les Bibles. Jusqu'ici, tout va bien. Que mange-t-il encore ? Je veux des détails. »
« Il laissera les Bibles pour des briques, les briques pour des bouteilles, les bouteilles pour des vêtements, les vêtements pour des chats, les chats pour des huîtres, les huîtres pour du jambon, le jambon pour du sucre, le sucre pour de la tarte, la tarte pour des pommes de terre, les pommes de terre pour du son, le son pour du foin, le foin pour de l'avoine, et l'avoine pour du riz, car c'est surtout de riz qu'il a été nourri. Il n'y a absolument rien qu'il ne mange, sauf le beurre européen. Et encore, il en mangerait s'il arrivait à lui trouver un goût. »
« Très bien. Quantité totale par repas, disons environ… »
« Eh bien, entre un quart de tonne et une demi-tonne. »
« Et il boit… »
« Tout ce qui est liquide. Du lait, de l'eau, du whisky, de la mélasse, de l'huile de ricin, du camphène, de l'acide phénique. Inutile d'entrer dans les détails. Notez tous les liquides qui vous viennent à l'esprit. Il boira n'importe quel liquide, sauf le café européen. »
« Très bien. Et la quantité ? »
« Notez de cinq à quinze tonneaux. Sa soif varie, ses autres appétits, non. »
« Tout cela sort de l'ordinaire. Cela devrait nous fournir de très bons indices pour le retrouver. »
Il sonna.
Les ordres au capitaine Burns
« Alaric, faites venir le capitaine Burns. »
Burns parut. L'inspecteur Blunt lui exposa toute l'affaire, détail par détail. Puis il parla d'une voix claire et ferme. C'était la voix d'un homme dont les plans étaient clairement arrêtés dans sa tête, et qui avait l'habitude de commander :
« Capitaine Burns, chargez les inspecteurs Jones, Davis, Halsey, Bates et Hackett de filer l'éléphant. »
« Oui, monsieur. »
« Chargez les inspecteurs Moses, Dakin, Murphy, Rogers, Tupper, Higgins et Bartholomew de filer les voleurs. »
« Oui, monsieur. »
« Placez une garde solide, une garde de trente hommes d'élite, avec trente autres pour la relève, sur le lieu d'où l'éléphant a été volé. Qu'ils surveillent l'endroit nuit et jour et ne laissent approcher personne, sauf les journalistes, sans une autorisation écrite de ma main. »
« Oui, monsieur. »
« Postez des policiers en civil dans les gares, aux embarcadères des vapeurs et des bacs, et sur toutes les routes qui sortent de Jersey City, avec l'ordre de fouiller toutes les personnes suspectes. »
« Oui, monsieur. »
« Donnez à tous ces hommes la photographie et le signalement de l'éléphant, et ordonnez-leur de fouiller tous les trains, tous les bacs qui partent et tous les autres bateaux. »
« Oui, monsieur. »
« Si l'on trouve l'éléphant, qu'on s'en empare, et qu'on m'avertisse par télégramme. »
« Oui, monsieur. »
« Prévenez-moi aussitôt si l'on trouve des indices. Des empreintes de l'animal, ou quelque chose de ce genre. »
« Oui, monsieur. »
« Obtenez un ordre pour que la police du port patrouille avec vigilance le long des quais. »
« Oui, monsieur. »
« Envoyez des policiers en civil sur toutes les lignes de chemin de fer, au nord jusqu'au Canada, à l'ouest jusqu'à l'Ohio, au sud jusqu'à Washington. »
« Oui, monsieur. »
« Placez des experts dans tous les bureaux du télégraphe pour écouter tous les messages. Et qu'ils exigent qu'on leur déchiffre toutes les dépêches codées. »
« Oui, monsieur. »
« Que tout cela se fasse dans le plus grand secret. Attention, dans le secret le plus impénétrable. »
« Oui, monsieur. »
« Faites-moi votre rapport sans faute à l'heure habituelle. »
« Oui, monsieur. »
« Allez ! »
« Oui, monsieur. »
Il était parti.
L'inspecteur Blunt resta un moment silencieux et pensif, tandis que le feu de son regard refroidissait et s'éteignait. Puis il se tourna vers moi et dit d'une voix paisible :
« Je n'aime pas me vanter, ce n'est pas dans mes habitudes. Mais… nous retrouverons l'éléphant. »
Je lui serrai chaleureusement la main et le remerciai. Et ces remerciements, je les ressentais vraiment. Plus je voyais cet homme, plus il me plaisait, plus je l'admirais, et plus je m'émerveillais des mystères de sa profession. Puis nous nous séparâmes pour la nuit. Je rentrai chez moi le cœur bien plus léger qu'en arrivant à son bureau.
Onze théories dans les journaux
Le lendemain matin, tout était dans les journaux, dans les moindres détails. Il y avait même des ajouts : les « théories » de l'inspecteur Untel, de l'inspecteur Machin et de l'inspecteur Chose. Elles expliquaient comment le vol avait été commis, qui étaient les voleurs, et où ils s'étaient enfuis avec leur butin. Il y avait onze théories, et elles couvraient toutes les possibilités. Ce seul fait montre à quel point les détectives sont des esprits indépendants. Il n'y avait pas deux théories pareilles, ni même vraiment semblables, sauf sur un point frappant. Sur ce point-là, les onze théories étaient tout à fait d'accord. Le mur arrière de mon bâtiment avait été arraché, et la seule porte était restée fermée à clé. Pourtant, selon eux, l'éléphant n'était pas sorti par cette brèche, mais par une autre issue, encore inconnue. Tous étaient d'accord pour dire que les voleurs avaient fait cette brèche uniquement pour tromper les détectives. Cela ne me serait jamais venu à l'esprit, ni à aucun autre profane sans doute, mais les détectives ne s'y étaient pas laissé prendre un seul instant. Ainsi, la seule chose que je croyais sans mystère était justement celle sur laquelle je m'étais le plus trompé. Les onze théories désignaient toutes des voleurs, mais il n'y en avait pas deux qui désignaient les mêmes. Il y avait en tout trente-sept suspects. Tous les articles se terminaient par l'avis le plus important de tous, celui de l'inspecteur en chef Blunt. Voici une partie de cette déclaration :
Le chef sait qui sont les deux principaux coupables, à savoir Brick Duffy et Red McFadden. Dix jours avant le vol, il savait déjà qu'on allait le tenter, et il avait discrètement fait filer ces deux bandits célèbres. Mais par malheur, la nuit en question, on a perdu leur trace. Avant qu'on ne la retrouve, l'oiseau s'était envolé. Enfin, l'éléphant.
Duffy et McFadden sont les canailles les plus audacieuses du métier. Le chef a des raisons de croire que ce sont eux qui, l'hiver dernier, par une nuit glaciale, ont volé le poêle du quartier général de la police. Résultat, avant le matin, le chef et tous les inspecteurs présents étaient entre les mains des médecins, les uns avec les pieds gelés, les autres avec les doigts, les oreilles et d'autres membres gelés.
En lisant la première moitié, je fus plus étonné que jamais par la merveilleuse perspicacité de cet homme étrange. Non seulement il voyait clairement tout le présent, mais même l'avenir ne pouvait lui être caché. Je fus bientôt dans son bureau. Je lui dis que je ne pouvais m'empêcher de regretter qu'il n'ait pas fait arrêter ces hommes, ce qui aurait évité tant d'ennuis et de pertes. Mais sa réponse fut simple et sans réplique :
« Notre rôle n'est pas d'empêcher le crime, mais de le punir. Et nous ne pouvons pas le punir avant qu'il soit commis. »
Je fis remarquer que les journaux avaient compromis le secret avec lequel nous avions commencé. Ils avaient révélé non seulement tout ce que nous savions, mais aussi tous nos plans et nos intentions. Ils avaient même nommé tous les suspects. Ceux-ci allaient sans doute se déguiser maintenant, ou se cacher.
La gloire, pain du détective
« Laissez-les faire. Quand je serai prêt, ils verront ma main s'abattre sur eux dans leurs cachettes, aussi sûrement que la main du destin. Quant aux journaux, il faut rester en bons termes avec eux. La gloire, la réputation, faire sans cesse parler de soi, voilà le pain quotidien du détective. Il doit publier ce qu'il sait, sinon on croira qu'il ne sait rien. Il doit publier sa théorie, car rien n'est aussi étrange ni aussi frappant qu'une théorie de détective, et rien ne lui vaut autant d'admiration étonnée. Nous devons publier nos plans, car les journaux tiennent absolument à les avoir, et nous ne pourrions pas les leur refuser sans les vexer. Nous devons sans cesse montrer au public ce que nous faisons, sinon il croira que nous ne faisons rien. Il est bien plus agréable de lire dans un journal : “La théorie ingénieuse et extraordinaire de l'inspecteur Blunt est la suivante”, que d'y lire quelque chose de dur, ou pire encore, de moqueur. »
« Je comprends la force de vos arguments. Mais j'ai remarqué que ce matin, dans une partie de vos déclarations aux journaux, vous refusiez de donner votre avis sur un certain point de détail. »
« Oui, nous faisons toujours cela. Cela fait bon effet. Et puis, de toute façon, je ne m'étais fait aucune opinion sur ce point. »
Je déposai chez l'inspecteur une somme d'argent considérable pour couvrir les frais courants, et je m'assis pour attendre les nouvelles. Nous nous attendions à voir arriver les télégrammes d'un moment à l'autre. En attendant, je relus les journaux et aussi notre avis de recherche. Je remarquai que notre récompense de vingt-cinq mille dollars semblait n'être offerte qu'aux détectives. Je dis qu'à mon avis, elle devrait être offerte à quiconque attraperait l'éléphant. L'inspecteur dit :
« Ce sont les détectives qui retrouveront l'éléphant. La récompense ira donc à qui de droit. Si d'autres gens trouvaient l'animal, ce serait seulement en surveillant les détectives et en profitant d'indices et de pistes qu'ils leur auraient volés. Et dans ce cas, la récompense reviendrait quand même aux détectives. Le vrai rôle d'une récompense est d'encourager les hommes qui consacrent leur temps et leur flair exercé à ce genre de travail. Elle n'est pas faite pour avantager de simples citoyens qui tombent par hasard sur une prise, sans l'avoir méritée par leurs propres efforts. »
Les télégrammes commencent à cliqueter
C'était assez raisonnable, sans aucun doute. À ce moment, l'appareil télégraphique, dans le coin, se mit à cliqueter, et voici la dépêche qui en sortit :
Flower Station, État de New York, sept heures trente du matin. Tiens une piste. Trouvé une suite de traces profondes à travers une ferme près d'ici. Suivi trois kilomètres vers l'est sans résultat. Pense que l'éléphant est parti vers l'ouest. Vais maintenant le filer dans cette direction. Darley, inspecteur.
« Darley est un des meilleurs hommes du service. Nous aurons bientôt de ses nouvelles. »
Le télégramme numéro deux arriva :
Barker's, New Jersey, sept heures quarante du matin. Viens d'arriver. Verrerie cambriolée ici cette nuit, huit cents bouteilles emportées. Seule grande étendue d'eau des environs à huit kilomètres. Vais m'y rendre. L'éléphant aura soif. Les bouteilles étaient vides. Baker, inspecteur.
« Voilà qui promet aussi. »
« Je vous l'avais dit, ses appétits ne seraient pas de mauvais indices. »
Télégramme numéro trois :
Taylorville, Long Island, huit heures quinze du matin. Une meule de foin a disparu près d'ici cette nuit. Probablement mangée. Tiens une piste et je pars. Hubbard, inspecteur.
« Comme il se déplace ! Je savais que nous avions une tâche difficile, mais nous l'attraperons quand même. »
Flower Station, État de New York, neuf heures du matin. Suivi les traces cinq kilomètres vers l'ouest. Grandes, profondes et irrégulières. Viens de rencontrer un fermier qui dit que ce ne sont pas des traces d'éléphant. Dit que ce sont des trous où il a arraché de jeunes arbres l'hiver dernier, quand la terre était gelée, pour les replanter et avoir de l'ombre. Donnez-moi des ordres. Darley, inspecteur.
« Ah ! Un complice des voleurs ! Ça chauffe ! »
Il dicta pour Darley le télégramme suivant :
Arrêtez cet homme et forcez-le à nommer ses complices. Continuez à suivre les traces, jusqu'au Pacifique s'il le faut. Le chef, Blunt.
Télégramme suivant :
Coney Point, Pennsylvanie, huit heures quarante-cinq du matin. Bureau du gaz cambriolé ici cette nuit, trois mois de factures de gaz impayées emportées. Tiens une piste et je file. Murphy, inspecteur.
« Ciel ! Mangerait-il des factures de gaz ? »
« Par ignorance, oui. Mais elles ne peuvent pas le nourrir. Du moins, pas toutes seules. »
L'éléphant traverse les villages
Puis arriva ce télégramme passionnant :
Ironville, État de New York, neuf heures trente du matin. Viens d'arriver. Village consterné. L'éléphant est passé ici à cinq heures ce matin. Certains disent qu'il est parti vers l'est, d'autres vers l'ouest, d'autres vers le nord, d'autres vers le sud. Mais tous disent qu'ils n'ont pas attendu pour regarder de plus près. Il a tué un cheval. Me suis procuré un morceau du cheval comme indice. L'a tué avec sa trompe. D'après le style du coup, pense qu'il a frappé de la main gauche. D'après la position du cheval, pense que l'éléphant est parti vers le nord, le long de la ligne de chemin de fer de Berkley. Il a quatre heures et demie d'avance, mais je pars sur sa piste immédiatement. Hawes, inspecteur.
Je poussai des cris de joie. L'inspecteur restait aussi impassible qu'une statue. Il sonna calmement.
« Alaric, envoyez-moi le capitaine Burns. »
Burns parut.
« Combien d'hommes sont prêts à recevoir des ordres immédiatement ? »
« Quatre-vingt-seize, monsieur. »
« Envoyez-les vers le nord tout de suite. Qu'ils se rassemblent le long de la ligne de Berkley, au nord d'Ironville. »
« Oui, monsieur. »
« Qu'ils se déplacent dans le plus grand secret. Dès que d'autres hommes seront libres, gardez-les en réserve pour de nouveaux ordres. »
« Oui, monsieur. »
« Allez ! »
« Oui, monsieur. »
Bientôt arriva un autre télégramme :
Sage Corners, État de New York, dix heures trente. Viens d'arriver. L'éléphant est passé ici à huit heures quinze. Tout le monde a fui la ville sauf un agent de police. Apparemment, l'éléphant ne visait pas l'agent, mais le réverbère. A eu les deux. Me suis procuré un morceau de l'agent comme indice. Stumm, inspecteur.
« L'éléphant a donc tourné vers l'ouest. Mais il ne s'échappera pas, car mes hommes sont répartis dans toute la région. »
Le télégramme suivant disait :
Glover's, onze heures quinze. Viens d'arriver. Village désert, sauf les malades et les vieillards. L'éléphant est passé il y a trois quarts d'heure. Une grande réunion des adversaires de l'abstinence était en cours. Il a passé sa trompe par une fenêtre et a arrosé la salle avec l'eau de la citerne. Certains l'ont avalée et en sont morts depuis. Plusieurs se sont noyés. Les inspecteurs Cross et O'Shaughnessy traversaient la ville, mais en allant vers le sud, et ont donc manqué l'éléphant. Toute la région à des kilomètres à la ronde est terrifiée, les gens fuient leurs maisons. Partout où ils vont, ils tombent sur l'éléphant, et beaucoup sont tués. Brant, inspecteur.
J'aurais pu verser des larmes, tant ces ravages me bouleversaient. Mais l'inspecteur dit seulement :
« Vous voyez, nous nous rapprochons de lui. Il sent notre présence. Il a de nouveau tourné vers l'est. »
D'autres nouvelles inquiétantes nous attendaient pourtant. Le télégraphe apporta ceci :
Hogansport, midi dix-neuf. Viens d'arriver. L'éléphant est passé il y a une demi-heure, semant la frayeur et l'agitation la plus folle. L'éléphant s'est déchaîné dans les rues. Deux plombiers passaient, il en a tué un, l'autre s'est échappé. Regrets généraux. O'Flaherty, inspecteur.
« Maintenant, il est en plein milieu de mes hommes. Rien ne peut le sauver. »
Monsieur Barnum fait des affaires
Une série de télégrammes arriva de détectives répartis dans le New Jersey et en Pennsylvanie. Ils suivaient des indices, c'est-à-dire des granges, des usines et des bibliothèques d'écoles du dimanche dévastées. Et ils avaient de grands espoirs, des espoirs qui étaient même des certitudes. L'inspecteur dit :
« Si seulement je pouvais les joindre pour les envoyer vers le nord ! Mais c'est impossible. Un détective ne passe au bureau du télégraphe que pour envoyer son rapport. Puis il repart, et l'on ne sait plus où le trouver. »
Puis arriva cette dépêche :
Bridgeport, Connecticut, midi quinze. Barnum offre quatre mille dollars par an pour le droit exclusif d'utiliser l'éléphant comme publicité ambulante, d'ici à ce que les détectives le retrouvent. Veut coller des affiches de cirque sur lui. Demande une réponse immédiate. Boggs, inspecteur.
« C'est parfaitement absurde ! » m'écriai-je.
« Évidemment. Monsieur Barnum, qui se croit si malin, ne me connaît pas, de toute évidence. Mais moi, je le connais. »
Puis il dicta cette réponse à la dépêche :
Offre de monsieur Barnum refusée. Sept mille dollars ou rien. Le chef, Blunt.
« Voilà. Nous n'attendrons pas longtemps la réponse. Monsieur Barnum n'est pas chez lui, il est au bureau du télégraphe. C'est son habitude quand il a une affaire en cours. D'ici trois… »
D'accord. P. T. Barnum.
Ainsi l'interrompit l'appareil télégraphique qui cliquetait. Je n'eus pas le temps de commenter cet épisode extraordinaire. La dépêche suivante entraîna mes pensées dans une tout autre direction, très pénible :
L'inspecteur Burke et la queue de l'éléphant
Bolivia, État de New York, midi cinquante. L'éléphant est arrivé ici par le sud et, à onze heures cinquante, il est reparti vers la forêt. En chemin, il a dispersé un enterrement et réduit de deux le nombre des personnes en deuil. Les habitants lui ont tiré dessus quelques petits boulets de canon, puis se sont enfuis. L'inspecteur Burke et moi sommes arrivés dix minutes plus tard, par le nord. Mais nous avons pris des trous creusés dans le sol pour des empreintes, et nous avons perdu beaucoup de temps. Enfin, nous avons trouvé la bonne piste et nous l'avons suivie jusqu'au bois. Nous nous sommes alors mis à quatre pattes, sans quitter la piste des yeux, et nous l'avons ainsi suivie dans les broussailles. Burke était devant. Par malheur, l'animal s'était arrêté pour se reposer. Burke, qui avait la tête baissée et ne pensait qu'à la piste, s'est donc cogné contre les pattes arrière de l'éléphant avant de se rendre compte qu'il était tout près. Burke s'est aussitôt relevé, a saisi la queue et s'est écrié joyeusement : “Je réclame la récomp…” Mais il n'est pas allé plus loin. Un seul coup de l'énorme trompe a envoyé le courageux garçon, ou plutôt ses restes, au repos éternel. J'ai fui vers l'arrière. L'éléphant s'est retourné et m'a filé jusqu'à la lisière du bois, à une vitesse prodigieuse. J'aurais été perdu, sans aucun doute, si les restes de l'enterrement ne s'étaient pas providentiellement interposés une nouvelle fois pour détourner son attention. Je viens d'apprendre qu'il ne reste plus rien de cet enterrement. Mais ce n'est pas une perte, car il y a de quoi en faire un autre. Entre-temps, l'éléphant a de nouveau disparu. Mulrooney, inspecteur.
Nous n'eûmes plus de nouvelles, sauf celles des détectives zélés et confiants répartis dans le New Jersey, la Pennsylvanie, le Delaware et la Virginie, qui suivaient tous des pistes fraîches et encourageantes. Puis, peu après deux heures de l'après-midi, arriva ce télégramme :
Baxter Center, deux heures quinze. L'éléphant est passé ici, couvert d'affiches de cirque. Il a dispersé une réunion de réveil religieux, frappant et abîmant beaucoup de gens qui s'apprêtaient justement à commencer une vie meilleure. Les habitants l'ont enfermé dans un enclos et ont posté une garde. Quand l'inspecteur Brown et moi sommes arrivés un peu plus tard, nous sommes entrés dans l'enclos pour identifier l'éléphant d'après la photographie et le signalement. Tous les signes correspondaient exactement, sauf un, que nous ne pouvions pas voir : la cicatrice du furoncle sous l'aisselle. Pour en être sûr, Brown s'est glissé sous l'éléphant pour regarder. L'éléphant lui a aussitôt fracassé la tête d'un seul coup. On n'a d'ailleurs trouvé aucune cervelle dans les débris. Tout le monde a fui, et l'éléphant aussi, en frappant à droite et à gauche avec une grande efficacité. Il s'est échappé, mais il a laissé une nette trace de sang, à cause des blessures de boulets. On le retrouvera, c'est certain. Il est parti vers le sud, à travers une forêt épaisse. Brent, inspecteur.
Ce fut le dernier télégramme. À la tombée de la nuit, un brouillard descendit, si épais qu'on ne distinguait plus rien, même à un mètre. Il dura toute la nuit. Les bacs, et même les omnibus, durent s'arrêter.
Le Fléau du Siam dans les journaux
Le lendemain matin, les journaux étaient aussi pleins de théories de détectives que la veille. Ils racontaient aussi en détail tous les drames que nous connaissions déjà, et beaucoup d'autres encore, reçus de leurs correspondants par télégraphe. Colonne après colonne, le premier tiers de la page était rempli de gros titres criards, qui me rendaient malade à lire. Leur ton général était à peu près celui-ci :
L'éléphant blanc en liberté ! Il poursuit sa marche fatale ! Des villages entiers abandonnés par leurs habitants épouvantés ! La terreur pâle le précède, la mort et la dévastation le suivent ! Et derrière elles, les détectives ! Granges détruites, usines saccagées, récoltes dévorées, réunions publiques dispersées, au milieu de scènes de carnage impossibles à décrire ! Les théories de trente-quatre des plus éminents détectives du service ! La théorie du chef Blunt !
« Voilà ! C'est magnifique ! C'est la plus grande aubaine qu'aucune police ait jamais connue. Sa renommée ira jusqu'au bout du monde, elle durera jusqu'à la fin des temps, et mon nom avec elle. » dit l'inspecteur Blunt, qui pour une fois laissait presque voir son émotion.
Mais moi, je n'éprouvais aucune joie. J'avais l'impression d'avoir commis moi-même tous ces crimes sanglants, et que l'éléphant n'était que mon instrument irresponsable. Et comme la liste s'était allongée ! À un endroit, il avait « troublé une élection et tué cinq fraudeurs qui votaient plusieurs fois ». Ensuite, il avait anéanti deux pauvres gars nommés O'Donohue et McFlannigan. Ils avaient « trouvé refuge la veille seulement dans la patrie des opprimés de tous les pays, et exerçaient pour la première fois aux urnes le noble droit des citoyens américains, quand la main impitoyable du Fléau du Siam les a frappés ». Ailleurs, il avait « trouvé un prédicateur fou, amateur de scandales, qui préparait pour la saison prochaine ses héroïques attaques contre la danse, le théâtre et d'autres choses qui ne peuvent pas rendre les coups, et il lui avait marché dessus ». Et ailleurs encore, il avait « tué un démarcheur qui vendait des paratonnerres ». Et la liste continuait ainsi, toujours plus sanglante, toujours plus déchirante. Soixante personnes avaient été tuées et deux cent quarante blessées. Tous les articles rendaient justice au zèle et au dévouement des détectives. Et tous se terminaient par cette remarque : « Trois cent mille citoyens et quatre détectives ont vu la terrible créature, et elle a tué deux de ces derniers. »
Le brouillard et trois semaines d'attente
Je redoutais d'entendre l'appareil télégraphique se remettre à cliqueter. Peu à peu, les messages se mirent à affluer, mais leur contenu me déçut agréablement. Il fut vite clair qu'on avait perdu toute trace de l'éléphant. Grâce au brouillard, il avait pu se trouver une bonne cachette sans être vu. Des télégrammes venus des endroits les plus absurdement lointains annonçaient qu'on y avait aperçu, à telle ou telle heure, une vague masse énorme dans le brouillard, et que c'était « sans aucun doute l'éléphant ». Cette vague masse énorme avait été aperçue à New Haven, dans le New Jersey, en Pennsylvanie, à l'intérieur de l'État de New York, à Brooklyn, et même dans la ville de New York ! Mais chaque fois, la vague masse énorme avait vite disparu sans laisser de trace. Chacun des nombreux détectives répartis sur ce vaste territoire envoyait son rapport toutes les heures. Et chacun d'eux avait une piste, filait quelque chose et le talonnait de près.
Mais la journée passa sans autre résultat.
Le lendemain, pareil.
Le surlendemain, exactement pareil.
Les comptes rendus des journaux commencèrent à devenir monotones. Des faits qui ne menaient à rien, des pistes qui ne menaient nulle part, et des théories qui avaient presque épuisé tout ce qui peut surprendre, ravir et éblouir.
Sur le conseil de l'inspecteur, je doublai la récompense.
Quatre autres jours mornes suivirent. Puis vint un coup dur pour les pauvres détectives, qui se donnaient tant de mal : les journalistes refusèrent d'imprimer leurs théories et dirent froidement : « Laissez-nous tranquilles. »
L'œil qui ne dort jamais
Deux semaines après la disparition de l'éléphant, sur le conseil de l'inspecteur, je portai la récompense à soixante-quinze mille dollars. C'était une grosse somme, mais je préférais sacrifier toute ma fortune personnelle plutôt que de perdre la confiance de mon gouvernement. Maintenant que les détectives étaient dans l'adversité, les journaux se retournèrent contre eux et se mirent à leur lancer les sarcasmes les plus mordants. Cela donna une idée aux comédiens des music-halls. Ils se déguisèrent en détectives et chassèrent l'éléphant sur scène de la façon la plus extravagante. Les caricaturistes dessinèrent des détectives qui scrutaient la campagne avec des longues-vues, pendant que l'éléphant, derrière leur dos, leur volait des pommes dans les poches. Et ils firent toutes sortes de dessins ridicules de l'insigne des détectives. Vous avez sûrement vu cet insigne imprimé en or au dos des romans policiers : c'est un grand œil écarquillé, avec la devise « Nous ne dormons jamais ». Quand des détectives commandaient à boire, le patron du bar, qui se voulait drôle, ressortait une vieille expression et disait : « Vous prendrez bien quelque chose pour vous ouvrir les yeux ? » L'air était tout chargé de sarcasmes.
Mais un homme traversait tout cela calme, intact, sans se laisser atteindre. C'était ce cœur de chêne, l'inspecteur en chef. Son regard courageux ne se baissait jamais, sa confiance sereine ne faiblissait jamais. Il disait toujours :
« Laissez-les railler. Rira bien qui rira le dernier. »
Mon admiration pour cet homme devint une sorte de culte. J'étais toujours à ses côtés. Son bureau était devenu pour moi un endroit désagréable, et il le devenait chaque jour davantage. Pourtant, s'il pouvait le supporter, je voulais le supporter aussi, du moins aussi longtemps que je le pourrais. Je venais donc régulièrement, et je restais. J'étais la seule personne extérieure au service qui semblait en être capable. Tout le monde se demandait comment je faisais. Souvent, il me semblait que j'allais devoir déserter. Mais dans ces moments-là, je regardais ce visage calme, qui semblait ne se douter de rien, et je tenais bon.
Un arrangement avec les voleurs
Environ trois semaines après la disparition de l'éléphant, un matin, j'étais sur le point d'annoncer que je devais baisser pavillon et me retirer. Mais le grand détective coupa court à cette pensée en proposant un nouveau coup superbe et magistral.
Il s'agissait de trouver un arrangement avec les voleurs. L'esprit inventif de cet homme dépassait tout ce que j'ai jamais vu, et j'ai pourtant fréquenté les plus grands esprits du monde. Il se disait sûr de pouvoir s'arranger pour cent mille dollars et récupérer l'éléphant. Je dis que je pourrais sans doute réunir cette somme, mais qu'adviendrait-il des pauvres détectives qui avaient travaillé si fidèlement ? Il dit :
« Dans un arrangement, ils reçoivent toujours la moitié. »
Cela leva ma seule objection. L'inspecteur écrivit donc deux lettres, ainsi rédigées :
Chère madame, votre mari peut gagner une grosse somme d'argent, en restant tout à fait à l'abri de la loi, s'il prend rendez-vous avec moi immédiatement. Le chef, Blunt.
Il envoya l'une par son messager de confiance à la « prétendue épouse » de Brick Duffy, et l'autre à la prétendue épouse de Red McFadden.
Moins d'une heure plus tard arrivèrent ces réponses insultantes :
Vieux fou, ça fait deux ans que Brick McDuffy est mort. Bridget Mahoney.
Chef Taupe, Red McFadden a été pendu, et ça fait dix-huit mois qu'il est au paradis. N'importe quel âne le sait, sauf un détective. Mary O'Hooligan.
« Je soupçonnais ces faits depuis longtemps. Ce témoignage prouve l'infaillible justesse de mon instinct. »
Dès qu'un moyen échouait, il en avait un autre tout prêt. Il rédigea aussitôt une annonce pour les journaux du matin, et j'en ai gardé une copie :
A.--xwblv.242 N. Tjnd--fz328wmlg. Ozpo,--; 2m! ogw. Mum
Il me dit que si le voleur était vivant, cela le ferait venir au lieu de rendez-vous habituel. Il m'expliqua aussi que le lieu de rendez-vous habituel était l'endroit où se réglaient toutes les affaires entre détectives et criminels. La rencontre aurait lieu le lendemain à minuit.
Jusque-là, nous ne pouvions rien faire. Je ne perdis pas de temps pour quitter le bureau, et je fus vraiment reconnaissant de ce privilège.
Minuit à la cave
Le lendemain soir, à onze heures, j'apportai cent mille dollars en billets de banque et je les remis entre les mains du chef. Peu après, il prit congé, avec dans le regard sa vieille confiance courageuse et intacte. Une heure presque insupportable se traîna jusqu'à sa fin. Puis j'entendis enfin son pas. Je me levai, le souffle coupé, et j'allai à sa rencontre en chancelant. Comme ses beaux yeux brillaient de triomphe ! Il dit :
« Nous nous sommes arrangés ! Les moqueurs vont changer de chanson demain ! Suivez-moi ! »
Il prit une bougie allumée et descendit à grands pas dans l'immense cave voûtée où dormaient toujours soixante détectives, et où une vingtaine jouaient alors aux cartes pour passer le temps. Je le suivais de près. Il marcha vite jusqu'au fond sombre et lointain de la cave. Au moment précis où je suffoquais et allais m'évanouir, il trébucha sur les membres qui dépassaient d'un objet énorme et tomba. Et je l'entendis s'écrier en tombant :
« Notre noble profession est réhabilitée. Voici votre éléphant ! »
On me porta au bureau, en haut, et on me ranima avec de l'acide phénique. Toute la police y afflua, et il s'ensuivit une fête triomphale comme je n'en avais encore jamais vu. On appela les journalistes, on ouvrit des caisses de champagne, on porta des toasts, et les poignées de main et les félicitations ne cessaient pas, pleines d'enthousiasme. Bien sûr, le chef était le héros du moment. Son bonheur était si complet, et il l'avait gagné avec tant de patience, de mérite et de courage, que cela me rendait heureux de le voir. Et pourtant, j'étais là comme un mendiant sans abri. Mon précieux protégé était mort. Et j'avais perdu ma place au service de mon pays, à cause de ce qui me semblerait toujours une négligence fatale dans une grande mission. Plus d'un regard éloquent disait sa profonde admiration pour le chef, et plus d'une voix de détective murmurait : « Regardez-le. C'est vraiment le roi du métier. Donnez-lui seulement un indice, il ne lui en faut pas plus, et rien n'est si bien caché qu'il ne puisse le trouver. » Le partage des cinquante mille dollars fit grand plaisir. Quand il fut terminé, le chef fit un petit discours tout en mettant sa part dans sa poche. Il dit : « Profitez-en, les gars, vous l'avez bien gagné. Et plus encore, vous avez gagné pour la profession de détective une gloire immortelle. »
La gloire immortelle des détectives
Un télégramme arriva. Il disait :
Monroe, Michigan, dix heures du soir. Première fois que je trouve un bureau de télégraphe depuis plus de trois semaines. Ai suivi à cheval ces empreintes à travers les bois, sur mille six cents kilomètres, jusqu'ici. Elles deviennent chaque jour plus nettes, plus grandes et plus fraîches. Ne vous inquiétez pas. D'ici une semaine, j'aurai l'éléphant. C'est sûr comme la mort. Darley, inspecteur.
Le chef fit pousser trois hourras pour « Darley, l'un des meilleurs esprits du service ». Puis il ordonna qu'on lui télégraphie de rentrer pour toucher sa part de la récompense.
Ainsi se termina ce merveilleux épisode de l'éléphant volé. Le lendemain, les journaux furent de nouveau pleins d'éloges, à une méprisable exception près. Cette feuille écrivait : « Quel grand homme que le détective ! Il est peut-être un peu lent à trouver une petite chose comme un éléphant égaré. Il le cherche peut-être tous les jours et dort toutes les nuits pendant trois semaines à côté de son corps qui se décompose. Mais il finit par le trouver, à condition que celui qui l'a égaré lui montre l'endroit ! »
J'avais perdu pour toujours le pauvre Hassan. Les boulets de canon l'avaient blessé à mort. Il s'était traîné dans le brouillard jusqu'à cet endroit hostile. Là, entouré de ses ennemis et toujours en danger d'être découvert, il avait dépéri de faim et de souffrance, jusqu'à ce que la mort lui apporte la paix.
L'arrangement m'a coûté cent mille dollars. Mes frais de détectives se sont élevés à quarante-deux mille dollars de plus. Je n'ai plus jamais demandé de poste à mon gouvernement. Je suis un homme ruiné et j'erre de par le monde. Mais mon admiration pour cet homme, que je crois être le plus grand détective que le monde ait jamais connu, reste intacte aujourd'hui, et elle le restera jusqu'à la fin.
À propos du texte
- The Stolen White Elephant – Mark Twain
Traduction française libre depuis l’original, adaptée pour l’écoute (phrases plus courtes, noms et réalités plus simples), vérifiée automatiquement (la relecture humaine n’a pas encore eu lieu – signalez-nous volontiers les erreurs). Comment naissent nos histoires.




