Maurice Leblanc a publié cette nouvelle en mille neuf cent six dans une revue, puis l’a reprise un an plus tard dans le recueil Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Elle fait suite à la nouvelle « Arsène Lupin en prison ». Le célèbre cambrioleur est toujours enfermé à la prison de la Santé, à Paris, et il attend son procès. Mais il fait savoir aux journaux qu’il n’assistera pas à ce procès, car il se sera évadé avant. La police sait qu’il parle sérieusement, et elle surveille chacun de ses gestes. Comment s’évader, quand tout Paris a les yeux fixés sur vous ?
Chapitres
- Introduction
- L’Évasion d’Arsène Lupin
- Retour en cellule
- Le long silence
- L’homme sans passé
- Ganimard à la barre
- Qui est cet homme ?
- Une énigme sans solution
- Sur les traces de Baudru
- Le rire sur le banc
- Mon propre visage
- L’évasion qui n’a pas eu lieu
- Dîner à l’ambassade
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L’Évasion d’Arsène Lupin
Arsène Lupin avait fini son repas. Il avait tiré de sa poche un beau cigare bagué d’or et l’examinait avec plaisir, quand la porte de la cellule s’ouvrit. Il n’eut que le temps de le jeter dans le tiroir et de s’éloigner de la table. Le gardien entra, c’était l’heure de la promenade.
« Je vous attendais, mon cher ami. » s’écria Lupin, toujours de bonne humeur.
Ils sortirent. Ils avaient à peine disparu à l’angle du couloir que deux hommes, à leur tour, entrèrent dans la cellule et commencèrent à la fouiller avec soin. L’un était l’inspecteur Dieuzy, l’autre l’inspecteur Folenfant.
On voulait en finir. Il n’y avait aucun doute : Arsène Lupin restait en contact avec l’extérieur et communiquait avec ses complices. La veille encore, le Grand Journal publiait ces lignes, adressées à son chroniqueur judiciaire :
« Monsieur,
Dans un article paru ces jours-ci, vous vous êtes exprimé sur moi en des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant l’ouverture de mon procès, j’irai vous en demander compte.
Salutations distinguées,
Arsène Lupin. »
L’écriture était bien celle d’Arsène Lupin. Donc il envoyait des lettres. Donc il en recevait. Donc il était certain qu’il préparait cette évasion, annoncée par lui d’une façon si arrogante.
La situation devenait intolérable. D’accord avec le juge d’instruction, le chef de la Sûreté, M. Dudouis, se rendit lui-même à la Santé. Il voulait exposer au directeur de la prison les mesures qu’il fallait prendre. Et, dès son arrivée, il envoya deux de ses hommes dans la cellule du détenu.
Ils soulevèrent chacune des dalles, démontèrent le lit, firent tout ce qu’on a l’habitude de faire en pareil cas, et finalement ne découvrirent rien. Ils allaient renoncer à leurs recherches, lorsque le gardien accourut en toute hâte et leur dit :
« Le tiroir… regardez le tiroir de la table. Quand je suis entré, il m’a semblé qu’il le repoussait. »
Ils regardèrent, et Dieuzy s’écria :
« Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client. »
Folenfant l’arrêta.
« Halte-là, mon petit, le chef fera l’inventaire. »
« Pourtant, ce cigare de luxe… »
« Laisse le havane, et prévenons le chef. »
Deux minutes après, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva d’abord une liasse d’articles de journaux sur Arsène Lupin, découpés par l’Argus de la Presse. Puis une blague à tabac, une pipe, du papier très fin, dit pelure d’oignon, et enfin deux livres.
Il en regarda le titre. C’était le Culte des héros, de Carlyle, en édition anglaise. Et un charmant petit volume ancien, dans sa reliure d’époque : le Manuel d’Épictète, en traduction allemande, publié à Leyde en seize cent trente-quatre. Il les feuilleta et constata que toutes les pages étaient barrées, soulignées, annotées. Étaient-ce des signes convenus ? Ou bien de ces marques qui montrent l’amour que l’on a pour un livre ?
« Nous verrons cela en détail. » dit M. Dudouis.
Il explora la blague à tabac et la pipe. Puis il saisit le fameux cigare bagué d’or :
« Fichtre, il se met bien, notre ami ! Un Henri Clet ! » s’écria-t-il.
D’un geste machinal de fumeur, il le porta près de son oreille et le fit craquer. Et aussitôt une exclamation lui échappa. Le cigare avait molli sous la pression de ses doigts. Il l’examina avec plus d’attention et distingua bientôt quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Délicatement, à l’aide d’une épingle, il en tira un rouleau de papier très fin, à peine gros comme un cure-dent. C’était un billet. Il le déroula et lut ces mots, d’une petite écriture de femme :
« Le panier a pris la place de l’autre. Huit sur dix sont préparées. En appuyant du pied extérieur, la plaque se soulève de haut en bas. De douze à seize tous les jours, H-P attendra. Mais où ? Réponse immédiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous. »
M. Dudouis réfléchit un instant et dit :
« C’est assez clair… le panier… les huit cases… De douze à seize, c’est-à-dire de midi à quatre heures… »
« Mais ce H-P, qui attendra ? »
« H-P, ici, doit signifier une automobile. H-P, c’est horse power, la force en chevaux. N’est-ce pas ainsi que, dans le langage sportif, on désigne la force d’un moteur ? Une vingt-quatre H-P, c’est une automobile de vingt-quatre chevaux. »
Il se leva et demanda :
« Le détenu finissait de déjeuner ? »
« Oui. »
« Et comme il n’a pas encore lu ce message, ainsi que le prouve l’état du cigare, il est probable qu’il venait de le recevoir. »
« Comment ? »
« Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d’une pomme de terre, que sais-je ? »
« Impossible. On ne l’a autorisé à faire venir sa nourriture de l’extérieur que pour le prendre au piège. Et nous n’avons rien trouvé. »
« Nous chercherons ce soir la réponse de Lupin. Pour le moment, retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci à monsieur le juge d’instruction. S’il est de mon avis, nous ferons immédiatement photographier la lettre. Dans une heure, vous pourrez remettre ces objets dans le tiroir, avec un cigare identique qui contiendra le message original lui-même. Il faut que le détenu ne se doute de rien. »
C’est avec une certaine curiosité que M. Dudouis retourna le soir au greffe de la Santé, en compagnie de l’inspecteur Dieuzy. Dans un coin, sur le poêle, il y avait trois assiettes.
« Il a mangé ? »
« Oui. » répondit le directeur.
« Dieuzy, veuillez couper en morceaux très minces ces quelques brins de macaroni, et ouvrir cette boulette de pain… Rien ? »
« Non, chef. »
M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuillère, enfin le couteau, un couteau réglementaire à lame ronde. Il en fit tourner le manche à gauche, puis à droite. À droite, le manche céda et se dévissa. Le couteau était creux, et une feuille de papier y était cachée.
« Peuh ! Ce n’est pas bien malin, pour un homme comme Arsène. Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une enquête dans ce restaurant. » fit-il.
Puis il lut :
« Je m’en remets à vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J’irai au-devant. À bientôt, chère et admirable amie. »
« Enfin ! Je crois que l’affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et l’évasion réussit… assez, du moins, pour nous permettre de pincer les complices. » s’écria M. Dudouis, en se frottant les mains.
« Et si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts ? » objecta le directeur.
« Nous emploierons le nombre d’hommes nécessaire. Si pourtant il s’y prenait trop habilement… ma foi, tant pis pour lui ! Quant à la bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront. »
Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsène Lupin. Depuis des mois, M. Jules Bouvier, le juge d’instruction, s’y efforçait en vain. Les interrogatoires se réduisaient à des conversations sans intérêt entre le juge et l’avocat, maître Danval. C’était l’un des princes du barreau, mais il en savait sur l’accusé à peu près autant que le premier venu.
De temps à autre, par politesse, Arsène Lupin laissait tomber :
« Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d’accord. Le vol du Crédit Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l’émission des faux billets de banque, l’affaire des polices d’assurance, le cambriolage des châteaux d’Armesnil, de Gouret, d’Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout cela, c’est de votre serviteur. »
« Alors, pourriez-vous m’expliquer… »
« Inutile. J’avoue tout en bloc. Tout, et même dix fois plus que vous ne le supposez. »
De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires ennuyeux. Après avoir pris connaissance des deux billets interceptés, il reprit les interrogatoires. Et, régulièrement, à midi, Arsène Lupin fut conduit de la Santé au Dépôt du Palais de Justice dans la voiture pénitentiaire, avec un certain nombre de détenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.
Or, un après-midi, ce retour se fit dans des conditions particulières. Les autres détenus de la Santé n’avaient pas encore été questionnés, et l’on décida de ramener d’abord Arsène Lupin. Il monta donc seul dans la voiture.
Ces voitures pénitentiaires, que l’on appelle familièrement des « paniers à salade », sont divisées dans leur longueur par un couloir central. Sur ce couloir s’ouvrent dix cases, cinq à droite et cinq à gauche. Chaque case est faite de telle façon que l’on doit s’y tenir assis. Les cinq prisonniers de chaque côté sont donc assis les uns derrière les autres, séparés par des cloisons. Un garde municipal, placé au bout, surveille le couloir.
On fit entrer Arsène dans la troisième case de droite, et la lourde voiture s’ébranla. Il se rendit compte que l’on quittait le quai de l’Horloge et que l’on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers le milieu du pont Saint-Michel, il appuya du pied extérieur, c’est-à-dire du pied droit, sur la plaque de tôle qui fermait sa case, comme il le faisait chaque fois. Tout de suite, quelque chose se déclencha, et la plaque de tôle s’écarta insensiblement. Il put constater qu’il se trouvait juste entre les deux roues.
Il attendit, l’œil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s’arrêta. Le cheval d’une charrette était tombé. La circulation était interrompue, et très vite il y eut un embouteillage de fiacres et d’omnibus, ces grandes voitures à chevaux pour les voyageurs.
Arsène Lupin passa la tête. Une autre voiture pénitentiaire était arrêtée le long de la sienne. Il souleva davantage la tôle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta à terre.
Un cocher le vit, éclata de rire, puis voulut appeler. Mais sa voix se perdit dans le vacarme des voitures, qui repartaient. D’ailleurs, Arsène Lupin était déjà loin.
Il avait fait quelques pas en courant. Mais sur le trottoir de gauche, il se retourna et jeta un regard tout autour. Il sembla prendre le vent, comme quelqu’un qui ne sait pas encore très bien quelle direction il va suivre. Puis, décidé, il mit les mains dans ses poches. Et, de l’air insouciant d’un promeneur qui flâne, il continua de monter le boulevard.
Le temps était doux, un temps heureux et léger d’automne. Les cafés étaient pleins. Il s’assit à la terrasse de l’un d’eux.
Il commanda un bock de bière et un paquet de cigarettes. Il vida son verre à petites gorgées, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une seconde. Enfin il se leva et pria le garçon de faire venir le gérant.
Le gérant vint, et Arsène lui dit, assez haut pour être entendu de tous :
« Je suis désolé, Monsieur, j’ai oublié mon porte-monnaie. Peut-être mon nom vous est-il assez connu pour que vous me fassiez crédit quelques jours : Arsène Lupin. »
Le gérant le regarda, croyant à une plaisanterie. Mais Arsène répéta :
« Lupin, détenu à la Santé, actuellement en fuite. J’ose croire que ce nom vous inspire toute confiance. »
Et il s’éloigna au milieu des rires, sans que l’autre songe à réclamer.
Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il la suivit paisiblement, s’arrêtant aux vitrines et fumant des cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s’orienta, demanda son chemin et marcha droit vers la rue de la Santé. Les hauts murs tristes de la prison se dressèrent bientôt. Il les longea et arriva près du garde municipal qui était de faction. Il retira son chapeau :
« C’est bien ici la prison de la Santé ? »
« Oui. »
« Je désirerais regagner ma cellule. La voiture m’a laissé en route, et je ne voudrais pas abuser… »
Le garde grogna :
« Dites donc, l’homme, passez votre chemin, et plus vite que ça. »
« Pardon, pardon, c’est que mon chemin passe par cette porte. Et si vous empêchez Arsène Lupin de la franchir, cela pourrait vous coûter cher, mon ami. »
« Arsène Lupin ! Qu’est-ce que vous me chantez là ! »
« Je regrette de ne pas avoir ma carte. » dit Arsène, en faisant semblant de fouiller ses poches.
Le garde le toisa des pieds à la tête, abasourdi. Puis, sans un mot, comme malgré lui, il tira une sonnette. La porte de fer s’entrouvrit.
Retour en cellule
Quelques minutes après, le directeur accourut jusqu’au greffe. Il gesticulait et faisait semblant d’être très en colère. Arsène sourit :
« Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi. Comment ! On prend la précaution de me ramener seul dans la voiture, on prépare un bon petit embouteillage, et l’on s’imagine que je vais prendre mes jambes à mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les vingt agents de la Sûreté qui nous escortaient à pied, en fiacre et à bicyclette ? Non, ce qu’ils m’auraient arrangé ! Je n’en serais pas sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c’est peut-être là-dessus que l’on comptait ? »
Il haussa les épaules et ajouta :
« Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu’on ne s’occupe pas de moi. Le jour où je voudrai m’échapper, je n’aurai besoin de personne. »
Le surlendemain, l’Écho de France publia les détails les plus complets sur cette tentative d’évasion. Ce journal devenait décidément le bulletin officiel des exploits d’Arsène Lupin. On disait même que Lupin était l’un de ses principaux financiers. Tout était dévoilé : le texte même des billets échangés entre le détenu et sa mystérieuse amie, et les moyens employés pour cette correspondance. Et aussi la complicité de la police, la promenade du boulevard Saint-Michel, l’incident du café Soufflot. On savait que les recherches de l’inspecteur Dieuzy auprès des garçons du restaurant n’avaient rien donné. Et l’on apprenait en plus une chose stupéfiante, qui montrait l’infinie variété des ressources de cet homme. La voiture pénitentiaire dans laquelle on l’avait transporté était entièrement truquée. Sa bande l’avait substituée à l’une des six voitures habituelles du service des prisons.
L’évasion prochaine d’Arsène Lupin ne faisait plus de doute pour personne. Lui-même, d’ailleurs, l’annonçait en termes catégoriques, comme le prouva sa réponse à M. Bouvier, au lendemain de l’incident. Le juge se moquait de son échec. Lupin le regarda et lui dit froidement :
« Écoutez bien ceci, Monsieur, et croyez-moi sur parole : cette tentative d’évasion faisait partie de mon plan d’évasion. »
« Je ne comprends pas. » ricana le juge.
« Il est inutile que vous compreniez. »
Cet interrogatoire parut ensuite en entier dans les colonnes de l’Écho de France. Comme le juge revenait à son enquête, Lupin s’écria d’un air de lassitude :
« Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon ! Toutes ces questions n’ont aucune importance ! »
« Comment, aucune importance ? »
« Mais non, puisque je n’assisterai pas à mon procès. »
« Vous n’assisterez pas… »
« Non. C’est une idée fixe, une décision irrévocable. Rien ne me fera céder. »
Une telle assurance, et les indiscrétions inexplicables qui se commettaient chaque jour, agaçaient et déroutaient la justice. Il y avait là des secrets qu’Arsène Lupin était seul à connaître. Ils ne pouvaient donc venir que de lui. Mais dans quel but les dévoilait-il ? Et comment ?
On changea Arsène Lupin de cellule. Un soir, il descendit à l’étage inférieur. De son côté, le juge termina son enquête et renvoya l’affaire à la chambre des mises en accusation.
Le long silence
Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsène les passa étendu sur son lit, le visage presque toujours tourné contre le mur. Ce changement de cellule semblait l’avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. À peine échangeait-il quelques mots avec ses gardiens.
Dans les quinze jours qui précédèrent son procès, il parut se ranimer. Il se plaignit du manque d’air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de très bonne heure, entre deux hommes.
La curiosité du public, pourtant, ne s’était pas affaiblie. Chaque jour, on avait attendu la nouvelle de son évasion. On la souhaitait presque, tant le personnage plaisait à la foule. On aimait sa verve, sa gaieté, ses mille visages, son génie d’invention et le mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s’évader. C’était inévitable, fatal. On s’étonnait même que cela tarde si longtemps. Tous les matins, le préfet de police demandait à son secrétaire :
« Eh bien, il n’est pas encore parti ? »
« Non, Monsieur le Préfet. »
« Ce sera donc pour demain. »
Et, la veille du procès, un monsieur se présenta dans les bureaux du Grand Journal. Il demanda le chroniqueur judiciaire, lui jeta sa carte au visage et s’éloigna rapidement. Sur la carte, ces mots étaient écrits : « Arsène Lupin tient toujours ses promesses. »
C’est dans ces conditions que les débats s’ouvrirent.
Il y eut une foule énorme. Tout le monde voulait voir le fameux Arsène Lupin, et chacun se réjouissait d’avance de la façon dont il se jouerait du président. Avocats et magistrats, journalistes et gens du monde, artistes et élégantes, le Tout-Paris se pressait sur les bancs de la salle d’audience.
Il pleuvait, dehors le jour était sombre, et l’on vit mal Arsène Lupin quand les gardes l’amenèrent. Cependant son allure lourde, la manière dont il se laissa tomber à sa place, son immobilité indifférente et passive ne firent pas bonne impression. Plusieurs fois, son avocat lui adressa la parole. C’était l’un des secrétaires de maître Danval, car celui-ci avait jugé indigne de lui le rôle auquel on le réduisait. L’accusé hochait la tête et se taisait.
Le greffier lut l’acte d’accusation, puis le président prononça :
« Accusé, levez-vous. Votre nom, prénom, âge et profession ? »
Ne recevant pas de réponse, il répéta :
« Votre nom ? Je vous demande votre nom ! »
Une voix épaisse et fatiguée articula :
« Baudru, Désiré. »
Il y eut des murmures. Mais le président reprit :
« Baudru, Désiré ? Ah ! bien, un nouveau déguisement ! C’est à peu près le huitième nom que vous vous donnez, et il est sans doute aussi imaginaire que les autres. Nous nous en tiendrons donc, si vous le voulez bien, à celui d’Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus avantageusement connu. »
L’homme sans passé
Le président consulta ses notes et continua :
« Car, malgré toutes les recherches, il a été impossible de découvrir votre identité. Vous êtes un cas assez original dans notre société moderne : vous n’avez pas de passé. Nous ne savons ni qui vous êtes, ni d’où vous venez, ni où s’est passée votre enfance, bref, rien. Vous surgissez tout d’un coup, il y a trois ans, on ne sait trop de quel milieu, pour vous révéler soudain Arsène Lupin. C’est-à-dire un mélange bizarre d’intelligence et de perversité, d’immoralité et de générosité. Ce que nous savons de vous avant cette époque, ce sont plutôt des suppositions. Il est probable que le nommé Rostat, qui travailla il y a huit ans aux côtés du prestidigitateur Dickson, n’était autre qu’Arsène Lupin. Il est probable que l’étudiant russe qui fréquenta il y a six ans le laboratoire du docteur Altier, à l’hôpital Saint-Louis, n’était autre qu’Arsène Lupin. Cet étudiant surprit souvent le maître par l’ingéniosité de ses hypothèses sur les microbes et par l’audace de ses expériences sur les maladies de la peau. Arsène Lupin, également, le professeur de lutte japonaise qui s’installa à Paris bien avant qu’on y parle du jiu-jitsu. Arsène Lupin, croyons-nous, le coureur cycliste qui gagna le Grand Prix de l’Exposition, toucha ses dix mille francs et ne reparut plus. Arsène Lupin peut-être aussi celui qui, lors de l’incendie du Bazar de la Charité, sauva tant de gens par la petite lucarne… et les dévalisa. »
Et, après une pause, le président conclut :
« Telle est cette époque. Elle semble n’avoir été qu’une préparation minutieuse à la lutte que vous avez entreprise contre la société. Ce fut un apprentissage méthodique, où vous avez porté au plus haut point votre force, votre énergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l’exactitude de ces faits ? »
Pendant ce discours, l’accusé s’était balancé d’une jambe sur l’autre, le dos rond, les bras sans force. Sous la lumière plus vive, on remarqua son extrême maigreur. Il avait les joues creuses et les pommettes étrangement saillantes. Son visage avait la couleur de la terre, il était marqué de petites taches rouges et encadré d’une barbe inégale et rare. La prison l’avait beaucoup vieilli et usé. On ne reconnaissait plus la silhouette élégante et le jeune visage dont les journaux avaient si souvent publié le portrait sympathique.
On aurait dit qu’il n’avait pas entendu la question qu’on lui posait. Deux fois, on la lui répéta. Alors il leva les yeux, parut réfléchir, puis, faisant un violent effort, murmura :
« Baudru, Désiré. »
Le président se mit à rire.
« Je ne comprends pas bien le système de défense que vous avez adopté, Arsène Lupin. Si c’est de jouer les imbéciles et les irresponsables, libre à vous. Quant à moi, j’irai droit au but sans me soucier de vos fantaisies. »
Et il entra dans le détail des vols, escroqueries et faux reprochés à Lupin. Parfois il interrogeait l’accusé. Celui-ci poussait un grognement ou ne répondait pas.
Ganimard à la barre
Le défilé des témoins commença. Il y eut plusieurs témoignages sans importance, et d’autres plus sérieux, qui avaient tous ceci en commun : ils se contredisaient les uns les autres. Une obscurité troublante enveloppait les débats. Mais on fit entrer l’inspecteur principal Ganimard, et l’intérêt se réveilla.
Dès le début, toutefois, le vieux policier causa une certaine déception. Il n’avait pas l’air intimidé, il en avait vu bien d’autres. Mais il paraissait inquiet, mal à l’aise. Plusieurs fois, il tourna les yeux vers l’accusé avec une gêne visible. Cependant, les deux mains appuyées à la barre, il racontait les incidents auxquels il avait été mêlé, sa poursuite à travers l’Europe, son arrivée en Amérique. Et on l’écoutait avec avidité, comme on écouterait le récit des plus passionnantes aventures. Mais, vers la fin, il évoqua ses entretiens avec Arsène Lupin, et deux fois il s’arrêta, distrait, indécis.
Il était clair qu’une autre pensée l’obsédait. Le président lui dit :
« Si vous êtes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre témoignage. »
« Non, non, seulement… »
Il se tut, regarda l’accusé longuement, profondément, puis il dit :
« Je demande l’autorisation d’examiner l’accusé de plus près. Il y a là un mystère qu’il faut que j’éclaircisse. »
Il s’approcha et le regarda plus longuement encore, de toute son attention. Puis il retourna à la barre. Et là, d’un ton un peu solennel, il déclara :
« Monsieur le président, j’affirme que l’homme qui est ici, en face de moi, n’est pas Arsène Lupin. »
Un grand silence accueillit ces paroles. Le président, d’abord interloqué, s’écria :
« Ah ça, que dites-vous ! Vous êtes fou. »
L’inspecteur affirma calmement :
« À première vue, on peut se laisser prendre à une ressemblance. Elle existe en effet, je l’avoue. Mais il suffit d’une seconde d’attention. Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau… enfin quoi, ce n’est pas Arsène Lupin. Et les yeux donc ! A-t-il jamais eu ces yeux d’alcoolique ? »
« Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prétendez-vous, témoin ? »
« Est-ce que je sais ! Il aura mis à sa place un pauvre diable, que l’on allait condamner à sa place… À moins que ce ne soit un complice. »
Qui est cet homme ?
Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous les côtés de la salle, agitée par ce coup de théâtre inattendu. Le président fit appeler le juge d’instruction, le directeur de la Santé, les gardiens, et suspendit l’audience.
À la reprise, on mit M. Bouvier et le directeur en présence de l’accusé. Ils déclarèrent qu’il n’y avait entre Arsène Lupin et cet homme qu’une très vague ressemblance.
« Mais alors, quel est cet homme ? D’où vient-il ? Comment se trouve-t-il entre les mains de la justice ? » s’écria le président.
On fit entrer les deux gardiens de la Santé. Contradiction stupéfiante : ils reconnurent le détenu qu’ils surveillaient à tour de rôle ! Le président respira.
Mais l’un des gardiens reprit :
« Oui, oui, je crois bien que c’est lui. »
« Comment, vous croyez ? »
« Ma foi, je l’ai à peine vu. On me l’a amené le soir, et depuis deux mois, il reste toujours couché contre le mur. »
« Mais avant ces deux mois ? »
« Ah ! avant, il n’occupait pas la cellule vingt-quatre. »
Le directeur de la prison précisa ce point :
« Nous avons changé le détenu de cellule après sa tentative d’évasion. »
« Mais vous, monsieur le directeur, vous l’avez vu depuis deux mois ? »
« Je n’ai pas eu l’occasion de le voir… il se tenait tranquille. »
« Et cet homme-là n’est pas le détenu qui vous a été remis ? »
« Non. »
« Alors, qui est-il ? »
« Je ne saurais le dire. »
« Nous sommes donc en présence d’une substitution, qui se serait faite il y a deux mois. Comment l’expliquez-vous ? »
« C’est impossible. »
« Alors ? »
En désespoir de cause, le président se tourna vers l’accusé et lui dit d’une voix aimable :
« Voyons, accusé, pourriez-vous m’expliquer comment et depuis quand vous êtes entre les mains de la justice ? »
On aurait dit que ce ton bienveillant calmait la méfiance de l’homme, ou l’aidait à comprendre. Il essaya de répondre. Enfin, habilement et doucement interrogé, il réussit à rassembler quelques phrases. Voici ce qu’on en tira. Deux mois plus tôt, on l’avait amené au Dépôt. Il y avait passé une nuit et une matinée. Comme il avait sur lui soixante-quinze centimes, on l’avait relâché. Mais, alors qu’il traversait la cour, deux gardes l’avaient pris par le bras et conduit jusqu’à la voiture pénitentiaire. Depuis, il vivait dans la cellule vingt-quatre, pas malheureux… on y mange bien… on n’y dort pas mal… Aussi n’avait-il pas protesté…
Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d’une grande agitation, le président renvoya l’affaire à une autre session, pour un complément d’enquête.
L’enquête établit tout de suite un fait, inscrit sur le registre d’écrou. Huit semaines plus tôt, un nommé Baudru Désiré avait passé la nuit au Dépôt. Libéré le lendemain, il avait quitté le Dépôt à deux heures de l’après-midi. Or, ce jour-là, à deux heures, Arsène Lupin, interrogé pour la dernière fois, sortait de chez le juge et repartait en voiture pénitentiaire.
Les gardiens avaient-ils commis une erreur ? Trompés par la ressemblance, avaient-ils eux-mêmes, dans une minute d’inattention, pris cet homme pour leur prisonnier ? Il aurait vraiment fallu une négligence que leurs états de service ne permettaient pas de supposer.
Une énigme sans solution
La substitution avait-elle été préparée d’avance ? D’abord, la disposition des lieux rendait la chose presque impossible. Et puis, dans ce cas, il aurait fallu que Baudru soit un complice, et qu’il se soit fait arrêter dans le but précis de prendre la place d’Arsène Lupin. Mais alors, par quel miracle un tel plan avait-il pu réussir ? Il ne reposait que sur une série de chances invraisemblables, de rencontres fortuites et d’erreurs fabuleuses.
On fit passer Désiré Baudru au service anthropométrique, où l’on mesure et décrit les détenus. Il n’y avait aucune fiche qui corresponde à son signalement. Du reste, on retrouva facilement ses traces. À Courbevoie, à Asnières, à Levallois, on le connaissait. Il vivait d’aumônes et dormait dans une de ces cabanes de chiffonniers entassées près de l’ancienne barrière des Ternes. Depuis un an, cependant, il avait disparu.
Avait-il été engagé par Arsène Lupin ? Rien ne permettait de le croire. Et même si cela avait été le cas, on n’en aurait pas su davantage sur la fuite du prisonnier. Le prodige restait le même. Des vingt hypothèses qui essayaient de l’expliquer, aucune n’était satisfaisante. Seule l’évasion ne faisait pas de doute. C’était une évasion incompréhensible, impressionnante. Le public, comme la justice, y sentait l’effort d’une longue préparation, une suite d’actes merveilleusement enchaînés. Et le dénouement donnait raison à l’orgueilleuse prédiction d’Arsène Lupin : « Je n’assisterai pas à mon procès. »
Au bout d’un mois de recherches minutieuses, l’énigme restait tout aussi indéchiffrable. On ne pouvait pourtant pas garder indéfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procès aurait été ridicule : quelles charges avait-on contre lui ? Le juge d’instruction signa sa mise en liberté. Mais le chef de la Sûreté décida de le faire surveiller de près.
L’idée venait de Ganimard. Selon lui, il n’y avait ni complicité, ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin avait joué avec son extraordinaire habileté. Une fois Baudru libre, on remonterait par lui jusqu’à Arsène Lupin, ou du moins jusqu’à quelqu’un de sa bande.
On donna à Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy. Et un matin de janvier, par un temps de brouillard, les portes de la prison s’ouvrirent devant Baudru Désiré.
Sur les traces de Baudru
Il parut d’abord assez embarrassé, et marcha comme un homme qui ne sait pas trop quoi faire de son temps. Il suivit la rue de la Santé et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d’un fripier, il enleva sa veste et son gilet. Il vendit son gilet pour quelques sous, remit sa veste et s’en alla.
Il traversa la Seine. Au Châtelet, un omnibus le dépassa. Il voulut y monter. Il n’y avait pas de place. Le contrôleur lui conseilla de prendre un numéro, et il entra dans la salle d’attente du bureau des omnibus.
À ce moment, Ganimard appela ses deux hommes près de lui. Sans quitter le bureau des yeux, il leur dit en hâte :
« Arrêtez une voiture… non, deux, c’est plus prudent. J’irai avec l’un de vous, et nous le suivrons. »
Les hommes obéirent. Baudru, cependant, ne reparaissait pas. Ganimard s’avança : il n’y avait personne dans la salle.
« Idiot que je suis, j’oubliais la seconde sortie. » murmura-t-il.
Le bureau communique en effet, par un couloir intérieur, avec celui de la rue Saint-Martin. Ganimard s’élança. Il arriva juste à temps pour apercevoir Baudru à l’étage du haut, sur l’impériale de l’omnibus Batignolles–Jardin des Plantes, qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et rattrapa l’omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il était seul à continuer la poursuite.
Dans sa fureur, il faillit le prendre au collet sans plus de façons. N’était-ce pas exprès, et par une ruse ingénieuse, que ce prétendu imbécile l’avait séparé de ses aides ?
Il regarda Baudru. Celui-ci somnolait sur la banquette, et sa tête ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entrouverte, son visage avait une incroyable expression de bêtise. Non, ce n’était pas là un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard l’avait servi, voilà tout.
Au carrefour des Galeries Lafayette, l’homme sauta de l’omnibus dans le tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l’avenue Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette. Et d’un pas nonchalant, il s’enfonça dans le bois de Boulogne.
Il passait d’une allée à l’autre, revenait sur ses pas, s’éloignait. Que cherchait-il ? Avait-il un but ?
Le rire sur le banc
Après une heure de ce manège, il semblait épuisé. En effet, apercevant un banc, il s’assit. L’endroit, non loin d’Auteuil, au bord d’un petit lac caché parmi les arbres, était absolument désert. Une demi-heure passa. Impatient, Ganimard décida d’engager la conversation.
Il s’approcha donc et s’assit à côté de Baudru. Il alluma une cigarette, traça des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit :
« Il ne fait pas chaud. »
Un silence. Et soudain, dans ce silence, un éclat de rire retentit. C’était un rire joyeux, heureux, le rire d’un enfant pris de fou rire et qui ne peut pas s’arrêter. Nettement, réellement, Ganimard sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Ce rire, ce rire infernal qu’il connaissait si bien !…
D’un geste brusque, il saisit l’homme par les revers de sa veste. Il le regarda profondément, violemment, mieux encore qu’il ne l’avait regardé aux Assises. Et, en vérité, ce ne fut plus l’homme qu’il vit. C’était l’homme, mais c’était en même temps l’autre, le vrai.
Aidé par sa propre volonté de voir, il retrouvait la vie ardente des yeux, il complétait le masque amaigri. Il apercevait la vraie chair sous la peau abîmée, la vraie bouche sous la grimace qui la déformait. Et c’étaient les yeux de l’autre, la bouche de l’autre. C’était surtout son expression aiguë, vivante, moqueuse, pleine d’esprit, si claire et si jeune !
« Arsène Lupin, Arsène Lupin. » balbutia-t-il.
Et soudain, pris de rage, il le saisit à la gorge et tenta de le renverser. Malgré ses cinquante ans, il était encore d’une force peu commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise forme. Et puis, quel coup de maître, s’il parvenait à le ramener !
La lutte fut courte. Arsène Lupin se défendit à peine. Et, aussi vite qu’il avait attaqué, Ganimard lâcha prise. Son bras droit pendait, inerte, engourdi.
« Si l’on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfèvres, vous sauriez que ce coup s’appelle udi-shi-ghi en japonais. » déclara Lupin.
Et il ajouta froidement :
« Une seconde de plus, je vous cassais le bras, et vous n’auriez eu que ce que vous méritez. Comment, vous, un vieil ami, que j’estime, devant qui je dévoile de moi-même mon incognito, vous abusez de ma confiance ! C’est mal… Eh bien, quoi, qu’avez-vous ? »
Ganimard se taisait. Il se jugeait responsable de cette évasion. N’était-ce pas lui qui, par son témoignage sensationnel, avait induit la justice en erreur ? Cette évasion lui semblait la honte de sa carrière. Une larme roula vers sa moustache grise.
Mon propre visage
« Eh ! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de souci. Si vous n’aviez pas parlé, je me serais arrangé pour qu’un autre parle. Voyons, pouvais-je admettre que l’on condamne Baudru Désiré ? »
« Alors, c’était vous qui étiez là-bas ? C’est vous qui êtes ici ! » murmura Ganimard.
« Moi, toujours moi, uniquement moi. »
« Est-ce possible ? »
« Oh ! pas besoin d’être sorcier. Il suffit, comme l’a dit ce brave président, de se préparer pendant une douzaine d’années pour être prêt à tout. »
« Mais votre visage ? Vos yeux ? »
« Vous comprenez bien que si j’ai travaillé dix-huit mois à Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n’est pas par amour de l’art. J’ai pensé que celui qui aurait un jour l’honneur de s’appeler Arsène Lupin devait échapper aux lois ordinaires de l’apparence et de l’identité. L’apparence ? Mais on la change à son gré. Une piqûre de paraffine sous la peau vous la fait gonfler juste à l’endroit choisi. L’acide pyrogallique vous brunit la peau. Le suc de la grande chélidoine, une plante des chemins, vous orne de rougeurs et de bosses du plus heureux effet. Tel procédé chimique agit sur la pousse de votre barbe et de vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Ajoutez à cela deux mois de régime maigre dans la cellule vingt-quatre. Et des exercices mille fois répétés, pour ouvrir ma bouche selon cette grimace, pour porter ma tête selon cette inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin, cinq gouttes d’atropine dans les yeux pour les rendre égarés et fuyants, et le tour est joué. »
« Je ne comprends pas que les gardiens… »
« La métamorphose a été progressive. Ils n’ont pas pu remarquer le changement d’un jour à l’autre. »
« Mais Baudru Désiré ? »
« Baudru existe. C’est un pauvre innocent, que j’ai rencontré l’an dernier, et qui me ressemble vraiment un peu. En prévision d’une arrestation toujours possible, je l’ai mis en sûreté. Et je me suis appliqué dès le début à repérer ce qui nous distinguait, pour l’atténuer en moi autant que possible. Mes amis lui ont fait passer une nuit au Dépôt, de manière qu’il en sorte à peu près à la même heure que moi. Ainsi, la coïncidence serait facile à constater. Car, notez-le, il fallait qu’on retrouve la trace de son passage. Sans quoi la justice se serait demandé qui j’étais. Tandis qu’en lui offrant cet excellent Baudru, il était inévitable, vous entendez, inévitable, qu’elle saute sur lui. Et malgré les difficultés insurmontables d’une substitution, elle préférerait croire à la substitution plutôt que d’avouer son ignorance. »
« Oui, oui, en effet. » murmura Ganimard.
L’évasion qui n’a pas eu lieu
« Et puis, j’avais entre les mains un atout formidable, une carte préparée par moi dès le début : tout le monde attendait mon évasion. Et voilà bien l’erreur grossière où vous êtes tombés, vous et les autres. Dans cette partie passionnante que la justice et moi avions engagée, et dont l’enjeu était ma liberté, vous avez supposé encore une fois que je faisais le fanfaron. Que j’étais grisé par mes succès, comme un blanc-bec. Moi, Arsène Lupin, une telle faiblesse ! Et, pas plus que dans l’affaire Cahorn, vous ne vous êtes dit : “Du moment qu’Arsène Lupin crie sur les toits qu’il s’évadera, c’est qu’il a des raisons qui l’obligent à le crier.” Mais, sapristi, comprenez donc que, pour m’évader… sans m’évader, il fallait que l’on croie d’avance à cette évasion. Il fallait que ce soit un article de foi, une conviction absolue, une vérité éclatante comme le soleil. Et ce fut cela, parce que je l’ai voulu. Arsène Lupin s’évaderait, Arsène Lupin n’assisterait pas à son procès. Et quand vous vous êtes levé pour dire : “Cet homme n’est pas Arsène Lupin”, il aurait été surnaturel que tout le monde ne croie pas immédiatement que je n’étais pas Arsène Lupin. Qu’une seule personne doute, qu’une seule émette cette simple réserve : “Et si c’était Arsène Lupin ?”, et à la minute même, j’étais perdu. Il suffisait de se pencher vers moi. Non pas avec l’idée que je n’étais pas Arsène Lupin, comme vous l’avez fait, vous et les autres. Mais avec l’idée que je pouvais être Arsène Lupin. Et malgré toutes mes précautions, on me reconnaissait. Mais j’étais tranquille. Logiquement, psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite idée. » s’écria Arsène Lupin.
Il saisit tout à coup la main de Ganimard.
« Voyons, Ganimard, avouez que huit jours après notre entrevue dans la prison de la Santé, vous m’avez attendu à quatre heures, chez vous, comme je vous en avais prié ? »
« Et votre voiture pénitentiaire ? » dit Ganimard, évitant de répondre.
« Du bluff ! Ce sont mes amis qui ont réparé et substitué cette vieille voiture hors d’usage, et qui voulaient tenter le coup. Mais je le savais impossible sans un concours de circonstances exceptionnelles. Seulement, j’ai trouvé utile de mener cette tentative d’évasion jusqu’au bout et de lui donner la plus grande publicité. Une première évasion, audacieusement préparée, donnait à la seconde la valeur d’une évasion réussie d’avance. »
« De sorte que le cigare… »
« Creusé par moi, ainsi que le couteau. »
« Et les billets ? »
« Écrits par moi. »
« Et la mystérieuse correspondante ? »
« Elle et moi, nous ne faisons qu’un. J’ai toutes les écritures que je veux. »
Ganimard réfléchit un instant et objecta :
« Comment se fait-il qu’au service d’anthropométrie, quand on a pris la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperçu qu’elle correspondait à celle d’Arsène Lupin ? »
« La fiche d’Arsène Lupin n’existe pas. »
« Allons donc ! »
Dîner à l’ambassade
« Ou du moins elle est fausse. C’est une question que j’ai beaucoup étudiée. Le système Bertillon comporte d’abord le signalement visuel, et vous voyez qu’il n’est pas infaillible. Ensuite, le signalement par mesures : mesure de la tête, des doigts, des oreilles, et cetera. Là contre, rien à faire. »
« Alors ? »
« Alors, il a fallu payer. Avant même mon retour d’Amérique, un des employés du service a accepté une somme pour inscrire une fausse mesure au début de mes mensurations. Cela suffit pour que tout le système dévie. La fiche se range alors dans une case à l’opposé de celle où elle devait aboutir. La fiche Baudru ne pouvait donc pas correspondre à la fiche Arsène Lupin. »
Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda :
« Et maintenant, qu’allez-vous faire ? »
« Maintenant, je vais me reposer, bien me nourrir et peu à peu redevenir moi. C’est très bien d’être Baudru ou un autre, de changer de personnalité comme de chemise, et de choisir son apparence, sa voix, son regard, son écriture. Mais il arrive que l’on ne s’y retrouve plus, et c’est fort triste. En ce moment, j’éprouve ce que devait éprouver l’homme qui avait perdu son ombre. Je vais me rechercher… et me retrouver. » s’exclama Lupin.
Il fit quelques pas de long en large. Un peu d’obscurité se mêlait à la lumière du jour. Il s’arrêta devant Ganimard.
« Nous n’avons plus rien à nous dire, je crois ? »
« Si. Je voudrais savoir si vous révélerez la vérité sur votre évasion… L’erreur que j’ai commise… » répondit l’inspecteur.
« Oh ! personne ne saura jamais que c’est Arsène Lupin qui a été relâché. J’ai trop intérêt à m’entourer des ténèbres les plus mystérieuses. Je laisserai donc à cette évasion son caractère presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et adieu. Je dîne en ville ce soir, et j’ai tout juste le temps de m’habiller. »
« Je vous croyais si désireux de repos ! »
« Hélas ! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut pas échapper. Le repos commencera demain. »
« Et où dînez-vous donc ? »
« À l’ambassade d’Angleterre. »
À propos du texte
- L’Évasion d’Arsène Lupin (Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, 1907) – Maurice Leblanc
Texte original français, légèrement adapté pour l’écoute d’aujourd’hui (phrases plus courtes, mots d’aujourd’hui), vérifiée automatiquement (la relecture humaine n’a pas encore eu lieu – signalez-nous volontiers les erreurs).



