Maurice Leblanc a publié cette nouvelle en mille neuf cent cinq dans un magazine, puis, deux ans plus tard, dans le recueil Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. Elle fait suite à L’Arrestation d’Arsène Lupin : le célèbre cambrioleur est maintenant enfermé dans une prison de Paris. Pourtant, le baron Cahorn, riche et méfiant, reçoit dans son petit château au bord de la Seine une lettre signée de ce nom. Lupin y annonce poliment quels tableaux et quels meubles il emportera, et quelle nuit. Comment compte-t-il s’y prendre, derrière les barreaux ?
Chapitres
- Introduction
- Arsène Lupin en prison
- La lettre recommandée
- La signature d’Arsène Lupin
- Le célèbre pêcheur de Caudebec
- Le télégramme et les trois mille francs
- La nuit au Malaquis
- Une corne dans la nuit
- Les murs vides
- La carafe d’eau
- Les fouilles au château
- Les soupçons de Ganimard
- Visite en cellule
- Les reçus dans le tiroir
- Cambrioler derrière les barreaux
- Le faux policier
- L’œuf à la coque
- La cure d’isolement
- La montre
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Arsène Lupin en prison
Il n’est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la Seine. Et tous ont remarqué, en allant des ruines de Jumièges aux ruines de Saint-Wandrille, l’étrange petit château féodal du Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L’arche d’un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se confond avec le granit qui le supporte. C’est un bloc énorme, détaché d’on ne sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion. Tout autour, l’eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.
L’histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les crimes qui s’y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l’abbaye de Jumièges et au manoir d’Agnès Sorel, la belle amie du roi Charles Sept.
Dans cet ancien repaire de héros et de brigands habite le baron Nathan Cahorn. On l’appelait jadis le baron Satan à la Bourse, où il s’est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre pour un morceau de pain la demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Nul n’y pénètre jamais. Nul n’a jamais contemplé, dans le décor de ces salles antiques, les trois Rubens qu’il possède, ses deux Watteau, sa chaire sculptée de Jean Goujon, et tant d’autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus riches habitués des ventes publiques.
Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour ses trésors. Il les a accumulés avec une passion si tenace, et avec un tel flair d’amateur, que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter de l’avoir trompé. Il les aime, ses bibelots. Il les aime âprement, comme un avare, et jalousement, comme un amoureux.
Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer qui commandent les deux extrémités du pont et l’entrée de la cour d’honneur sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la Seine, rien à craindre : le roc s’y dresse à pic.
La lettre recommandée
Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d’ordinaire à la tête du pont. Et, comme chaque jour, ce fut le baron qui entrouvrit le lourd battant.
Il examina l’homme aussi minutieusement que s’il ne connaissait pas déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois de paysan. Et l’homme lui dit en riant :
« C’est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait pris ma blouse et ma casquette. »
« Sait-on jamais ? » murmura Cahorn.
Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta :
« Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau. »
« Du nouveau ? »
« Une lettre… et recommandée, encore. »
Isolé, sans ami ni personne qui s’intéressât à lui, jamais le baron ne recevait de lettre. Tout de suite, cela lui parut un événement de mauvais augure, et dont il fallait s’inquiéter. Quel était ce mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite ?
« Il faut signer, monsieur le baron. »
Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre et attendit que le facteur eût disparu au tournant de la route. Il fit quelques pas de long en large, s’appuya contre le parapet du pont et déchira l’enveloppe. Elle contenait une feuille de papier quadrillé, avec cet en-tête écrit à la main : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut :
« Monsieur le baron,
Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture, et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis Treize, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures.
Pour cette fois, je me contenterai de ces objets, qui seront, je crois, faciles à revendre. Je vous prie donc de les faire emballer convenablement et de les expédier à mon nom, port payé, en gare des Batignolles, avant huit jours. Faute de quoi, je ferai procéder moi-même à leur déménagement dans la nuit du mercredi vingt-sept au jeudi vingt-huit septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets indiqués ci-dessus.
Veuillez excuser le petit dérangement que je vous cause, et accepter l’expression de mes sentiments de respectueuse considération.
Arsène Lupin. »
« Post-scriptum. Surtout, ne pas m’envoyer le plus grand des Watteau. Vous l’avez payé trente mille francs à l’Hôtel des Ventes, mais ce n’est qu’une copie. L’original a été brûlé sous le Directoire, par Barras, un soir d’orgie. Consulter les Mémoires inédits de Garat.
Je ne tiens pas non plus à la châtelaine Louis Quinze, ce bijou à chaînette, dont l’authenticité me semble douteuse. »
La signature d’Arsène Lupin
Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signée de tout autre, elle l’aurait déjà fort alarmé. Mais signée d’Arsène Lupin !
Il lisait assidûment les journaux et savait tout ce qui se passait dans le monde en fait de vols et de crimes. Il n’ignorait donc rien des exploits de l’infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrêté en Amérique par son ennemi Ganimard, était bel et bien en prison, et que l’on instruisait son procès, avec quelle peine ! Mais il savait aussi que l’on pouvait s’attendre à tout de sa part. D’ailleurs, cette connaissance exacte du château, de la place des tableaux et des meubles, était un signe des plus redoutables. Qui avait renseigné Lupin sur des choses que nul n’avait vues ?
Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du Malaquis, son piédestal abrupt, l’eau profonde qui l’entoure, et il haussa les épaules. Non, décidément, il n’y avait point de danger. Personne au monde ne pouvait pénétrer jusqu’au sanctuaire inviolable de ses collections.
Personne, soit, mais Arsène Lupin ? Pour Arsène Lupin, est-ce qu’il existe des portes, des ponts-levis, des murailles ? À quoi servent les obstacles les mieux imaginés, les précautions les plus habiles, si Arsène Lupin a décidé d’atteindre son but ?
Le soir même, il écrivit au procureur de la République, à Rouen. Il envoyait la lettre de menaces et réclamait aide et protection.
La réponse ne tarda point. Le nommé Arsène Lupin était actuellement détenu à la Santé, surveillé de près, et dans l’impossibilité d’écrire. La lettre ne pouvait donc être que l’œuvre d’un farceur. Tout le démontrait, la logique et le bon sens, comme la réalité des faits. Toutefois, par excès de prudence, on avait chargé un expert d’examiner l’écriture. Et l’expert déclarait que, malgré certaines analogies, cette écriture n’était pas celle du détenu.
« Malgré certaines analogies. » Le baron ne retint que ces trois mots effarants. Il y voyait l’aveu d’un doute qui, à lui seul, aurait dû suffire pour que la justice intervienne. Ses craintes redoublèrent. Il ne cessait de relire la lettre. « Je ferai procéder moi-même au déménagement. » Et cette date précise : la nuit du mercredi vingt-sept au jeudi vingt-huit septembre !
Soupçonneux et taciturne, il n’avait pas osé se confier à ses domestiques, dont le dévouement ne lui paraissait pas à l’abri de toute épreuve. Cependant, pour la première fois depuis des années, il éprouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonné par la justice de son pays, il n’espérait plus se défendre tout seul. Et il fut sur le point d’aller jusqu’à Paris implorer l’aide de quelque ancien policier.
Le célèbre pêcheur de Caudebec
Deux jours s’écoulèrent. Le troisième, en lisant ses journaux, il tressaillit de joie. Le Réveil de Caudebec publiait ce petit article :
« Nous avons le plaisir de posséder dans nos murs, voilà bientôt trois semaines, l’inspecteur principal Ganimard, un des vétérans du service de la Sûreté. Monsieur Ganimard, à qui l’arrestation d’Arsène Lupin, sa dernière prouesse, a valu une réputation européenne, se repose de ses longues fatigues en taquinant le goujon et l’ablette. »
Ganimard ! Voilà bien l’allié que cherchait le baron Cahorn ! Qui mieux que le rusé et patient Ganimard saurait déjouer les projets de Lupin ?
Le baron n’hésita pas. Six kilomètres séparent le château de la petite ville de Caudebec. Il les franchit d’un pas allègre, en homme que pousse l’espoir du salut.
Il tenta plusieurs fois, en vain, de connaître l’adresse de l’inspecteur principal. Puis il se dirigea vers les bureaux du Réveil, situés au milieu du quai. Il y trouva l’auteur du petit article qui, s’approchant de la fenêtre, s’écria :
« Ganimard ? Mais vous êtes sûr de le rencontrer le long du quai, la ligne à la main. C’est là que nous avons fait connaissance, et que j’ai lu par hasard son nom gravé sur sa canne à pêche. Tenez, le petit vieux que l’on aperçoit là-bas, sous les arbres de la promenade. »
« En redingote et en chapeau de paille ? »
« Justement ! Ah, un drôle de type, pas causeur et plutôt bourru. »
Cinq minutes après, le baron abordait le célèbre Ganimard, se présentait et tâchait d’engager la conversation. Comme il n’y parvenait point, il aborda franchement la question et exposa son cas.
L’autre écouta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu’il guettait. Puis il tourna la tête vers lui, le toisa des pieds à la tête d’un air de profonde pitié, et prononça :
« Monsieur, ce n’est guère l’habitude de prévenir les gens que l’on veut dépouiller. Arsène Lupin, en particulier, ne commet pas de pareilles bourdes. »
« Cependant… »
« Monsieur, si j’avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir de coffrer encore ce cher Lupin l’emporterait sur tout le reste. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous. »
« S’il s’échappe ?… »
« On ne s’échappe pas de la Santé. »
« Mais, lui… »
« Lui, pas plus qu’un autre. »
« Cependant… »
« Eh bien, s’il s’échappe, tant mieux, je le rattraperai. En attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n’effarouchez pas davantage cette ablette. »
La conversation était finie. Le baron retourna chez lui, un peu rassuré par l’insouciance de Ganimard. Il vérifia les serrures et espionna les domestiques. Quarante-huit heures encore se passèrent, et il arriva presque à se persuader que, somme toute, ses craintes étaient imaginaires. Non, décidément, comme l’avait dit Ganimard, on ne prévient pas les gens que l’on veut dépouiller.
Le télégramme et les trois mille francs
La date approchait. Le matin du mardi, veille du vingt-sept, rien de particulier. Mais à trois heures, un gamin sonna. Il apportait un télégramme.
« Aucun colis en gare Batignolles. Préparez tout pour demain soir.
Arsène. »
De nouveau, ce fut l’affolement, à tel point qu’il se demanda s’il ne céderait pas aux exigences d’Arsène Lupin.
Il courut à Caudebec. Ganimard pêchait à la même place, assis sur un tabouret pliant. Sans un mot, le baron lui tendit le télégramme.
« Et après ? » fit l’inspecteur.
« Après ? Mais c’est pour demain ! »
« Quoi ? »
« Le cambriolage ! Le pillage de mes collections ! »
Ganimard déposa sa ligne, se tourna vers lui, croisa les deux bras sur sa poitrine et s’écria d’un ton d’impatience :
« Ah ça, est-ce que vous vous imaginez que je vais m’occuper d’une histoire aussi stupide ! »
« Quelle somme demandez-vous pour passer au château la nuit du vingt-sept au vingt-huit septembre ? »
« Pas un sou, fichez-moi la paix. »
« Fixez votre prix, je suis riche, extrêmement riche. »
La brutalité de l’offre déconcerta Ganimard, qui reprit, plus calme :
« Je suis ici en congé et je n’ai pas le droit de me mêler… »
« Personne ne le saura. Je m’engage, quoi qu’il arrive, à garder le silence. »
« Oh, il n’arrivera rien. »
« Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez ? »
L’inspecteur huma une prise de tabac, réfléchit, et laissa tomber :
« Soit. Seulement, je dois vous dire loyalement que c’est de l’argent jeté par la fenêtre. »
« Ça m’est égal. »
« En ce cas… Et puis, après tout, est-ce qu’on sait, avec ce diable de Lupin ! Il doit avoir à ses ordres toute une bande… Êtes-vous sûr de vos domestiques ? »
« Ma foi… »
« Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prévenir par télégramme deux gaillards de mes amis, qui nous donneront plus de sécurité… Et maintenant, filez, qu’on ne nous voie pas ensemble. À demain, vers les neuf heures. »
La nuit au Malaquis
Le lendemain, à la date fixée par Arsène Lupin, le baron Cahorn décrocha les armes de sa panoplie, les astiqua, et se promena aux alentours du Malaquis. Rien de suspect ne le frappa.
Le soir, à huit heures et demie, il congédia ses domestiques. Ils habitaient une aile tournée vers la route, un peu en retrait, tout au bout du château. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre portes. Après un moment, il entendit des pas qui s’approchaient.
Ganimard présenta ses deux aides, grands gars solides, au cou de taureau et aux mains puissantes, puis demanda quelques explications. Quand il eut compris la disposition des lieux, il ferma soigneusement et barricada toutes les issues par où l’on pouvait pénétrer dans les salles menacées. Il inspecta les murs, souleva les tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie centrale.
« Pas de bêtises, hein ? On n’est pas ici pour dormir. À la moindre alerte, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Attention aussi du côté de l’eau. Dix mètres de falaise droite, des diables de leur calibre, ça ne les effraie pas. »
Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron :
« Et maintenant, à notre poste. »
Pour y passer la nuit, il avait choisi une petite pièce creusée dans l’épaisseur des murailles, entre les deux portes principales. C’était jadis le réduit du veilleur. Un judas s’ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin, on apercevait comme l’ouverture d’un puits.
« Vous m’avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits était l’unique entrée des souterrains, et que, de mémoire d’homme, elle est bouchée ? »
« Oui. »
« Donc, à moins qu’il n’existe une autre issue ignorée de tous, sauf d’Arsène Lupin, ce qui semble un peu douteux, nous sommes tranquilles. »
Il aligna trois chaises, s’étendit confortablement, alluma sa pipe et soupira :
« Vraiment, monsieur le baron, il faut que j’aie rudement envie d’ajouter un étage à la maisonnette où je dois finir mes jours, pour accepter un travail aussi simple. Je raconterai l’histoire à l’ami Lupin, il se tiendra les côtes de rire. »
Le baron ne riait pas. L’oreille aux aguets, il interrogeait le silence avec une inquiétude croissante. De temps en temps, il se penchait sur le puits et plongeait dans le trou béant un œil anxieux.
Une corne dans la nuit
Onze heures, minuit, une heure sonnèrent.
Soudain, le baron saisit le bras de Ganimard, qui se réveilla en sursaut.
« Vous entendez ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce que c’est ? »
« C’est moi qui ronfle ! »
« Mais non, écoutez… »
« Ah, parfaitement, c’est la corne d’une automobile. »
« Eh bien ? »
« Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d’une automobile comme d’un bélier pour démolir votre château. Aussi, monsieur le baron, à votre place, je dormirais… comme je vais avoir l’honneur de le faire à nouveau. Bonsoir. »
Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu, et le baron n’entendit plus que son ronflement sonore et régulier.
Les murs vides
Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine, la paix du matin au bord de l’eau fraîche, enveloppait le château. Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montèrent l’escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.
« Que vous avais-je dit, monsieur le baron ? Au fond, je n’aurais pas dû accepter… Je suis honteux… »
Il prit les clefs et entra dans la galerie.
Sur deux chaises, courbés, les bras ballants, les deux agents dormaient.
« Tonnerre de nom d’un chien ! » grogna l’inspecteur.
Au même instant, le baron poussait un cri :
« Les tableaux !… La crédence !… »
Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers les murs dénudés où pointaient les clous, où pendaient les cordes inutiles. Le Watteau, disparu ! Les Rubens, enlevés ! Les tapisseries, décrochées ! Les vitrines, vidées de leurs bijoux !
« Et mes candélabres Louis Seize !… Et le chandelier du Régent !… Et ma Vierge du douzième siècle !… »
Il courait d’un endroit à l’autre, effaré, désespéré. Il rappelait ses prix d’achat, additionnait les pertes, accumulait des chiffres, tout cela pêle-mêle, en mots indistincts, en phrases inachevées. Il trépignait, il se tordait, fou de rage et de douleur. On aurait dit un homme ruiné, au bord du gouffre.
Si quelque chose eût pu le consoler, c’eût été de voir la stupeur de Ganimard. Contrairement au baron, l’inspecteur ne bougeait pas, lui. Il semblait pétrifié, et d’un œil vague il examinait les choses. Les fenêtres ? Fermées. Les serrures des portes ? Intactes. Pas de brèche au plafond. Pas de trou au plancher. L’ordre était parfait. Tout cela avait dû se faire avec méthode, d’après un plan implacable et logique.
« Arsène Lupin… Arsène Lupin. » murmura-t-il, effondré.
Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colère enfin le secouait. Il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se réveillèrent point !
« Diable, est-ce que par hasard ?… » fit-il.
Il se pencha sur eux et, tour à tour, les observa avec attention. Ils dormaient, mais d’un sommeil qui n’était pas naturel.
Il dit au baron :
« On les a endormis. »
« Mais qui ? »
« Eh, lui, pardi !… Ou sa bande, mais dirigée par lui. C’est un coup de sa façon. On reconnaît bien sa griffe. »
« En ce cas, je suis perdu, rien à faire. »
« Rien à faire. »
« Mais c’est abominable, c’est monstrueux. »
« Déposez une plainte. »
« À quoi bon ? »
« Dame ! Essayez toujours… La justice a des ressources… »
« La justice ! Mais vous voyez bien par vous-même… Tenez, en ce moment, où vous pourriez chercher un indice, découvrir quelque chose, vous ne bougez même pas. »
« Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin ! Mais, mon cher monsieur, Arsène Lupin ne laisse jamais rien derrière lui ! Il n’y a pas de hasard avec Arsène Lupin ! J’en suis à me demander si ce n’est pas volontairement qu’il s’est fait arrêter par moi, en Amérique ! »
« Alors, je dois renoncer à mes tableaux, à tout ! Mais ce sont les perles de ma collection qu’il m’a volées. Je donnerais une fortune pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu’il dise son prix ! »
Ganimard le regarda fixement.
« Ça, c’est une parole sensée. Vous ne la retirez pas ? »
« Non, non, non. Mais pourquoi ? »
« Une idée que j’ai. »
« Quelle idée ? »
« Nous en parlerons si l’enquête n’aboutit pas… Seulement, pas un mot de moi, si vous voulez que je réussisse. »
Il ajouta entre ses dents :
« Et puis, vrai, je n’ai pas de quoi me vanter. »
La carafe d’eau
Les deux agents reprenaient peu à peu connaissance, avec cet air hébété de ceux qui sortent d’un sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux étonnés, ils cherchaient à comprendre. Quand Ganimard les interrogea, ils ne se souvenaient de rien.
« Cependant, vous avez dû voir quelqu’un ? »
« Non. »
« Rappelez-vous ! »
« Non, non. »
« Et vous n’avez pas bu ? »
Ils réfléchirent, et l’un d’eux répondit :
« Si, moi, j’ai bu un peu d’eau. »
« De l’eau de cette carafe ? »
« Oui. »
« Moi aussi. » déclara le second.
Ganimard la sentit, la goûta. Elle n’avait aucun goût spécial, aucune odeur.
« Allons, nous perdons notre temps. Ce n’est pas en cinq minutes que l’on résout les problèmes posés par Arsène Lupin. Mais, nom d’un chien, je jure bien que je le rattraperai. Il gagne la deuxième manche. À moi la belle ! » fit-il.
Le jour même, le baron Cahorn déposait une plainte pour vol qualifié contre Arsène Lupin, détenu à la Santé !
Les fouilles au château
Cette plainte, le baron la regretta souvent, quand il vit le Malaquis livré aux gendarmes, au procureur, au juge d’instruction, aux journalistes. Et à tous les curieux qui s’insinuent partout où ils ne devraient pas être.
L’affaire passionnait déjà l’opinion. Elle se produisait dans des conditions si particulières, et le nom d’Arsène Lupin faisait tellement rêver les gens que les histoires les plus fantaisistes remplissaient les colonnes des journaux. Et le public y croyait.
Mais la première lettre d’Arsène Lupin, celle où le baron Cahorn était effrontément prévenu de ce qui le menaçait, causa une émotion considérable. C’est L’Écho de France qui la publia, et nul ne sut jamais qui lui en avait communiqué le texte. Aussitôt, des explications fabuleuses furent proposées. On rappela l’existence des fameux souterrains. Et les magistrats, influencés, poussèrent leurs recherches dans ce sens.
On fouilla le château du haut en bas. On questionna chacune des pierres. On étudia les boiseries et les cheminées, les cadres des glaces et les poutres des plafonds. À la lueur des torches, on examina les caves immenses où les seigneurs du Malaquis entassaient jadis leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du rocher. Ce fut en vain. On ne découvrit pas la moindre trace de souterrain. Il n’existait point de passage secret.
Soit, répondait-on de tous côtés, mais des meubles et des tableaux ne s’évanouissent pas comme des fantômes. Cela s’en va par des portes et par des fenêtres. Et les gens qui s’en emparent entrent et sortent, eux aussi, par des portes et des fenêtres. Quels sont ces gens ? Comment sont-ils entrés ? Et comment s’en sont-ils allés ?
Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, demanda l’aide de policiers parisiens. Monsieur Dudouis, le chef de la Sûreté, envoya ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-même passa quarante-huit heures au Malaquis. Il ne réussit pas davantage.
Les soupçons de Ganimard
C’est alors que Monsieur Dudouis fit appeler l’inspecteur principal Ganimard, dont il avait eu si souvent l’occasion d’apprécier les services.
Ganimard écouta en silence les instructions de son supérieur. Puis, hochant la tête, il prononça :
« Je crois que l’on fait fausse route en s’obstinant à fouiller le château. La solution est ailleurs. »
« Et où donc ? »
« Auprès d’Arsène Lupin. »
« Auprès d’Arsène Lupin ! Supposer cela, c’est admettre qu’il y a pris part. »
« Je l’admets. Bien plus, je le considère comme certain. »
« Voyons, Ganimard, c’est absurde. Arsène Lupin est en prison. »
« Arsène Lupin est en prison, soit. Il est surveillé, je vous l’accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets et un bâillon sur la bouche, que je ne changerais pas d’avis. »
« Et pourquoi cette obstination ? »
« Parce que seul Arsène Lupin est de taille à monter une machine de cette envergure, et à la monter de telle façon qu’elle réussisse… comme elle a réussi. »
« Des mots, Ganimard ! »
« Qui sont des réalités. Mais voilà, qu’on ne cherche pas de souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de ce genre. Notre individu n’emploie pas des procédés aussi vieux jeu. Il est d’aujourd’hui, ou plutôt de demain. »
« Et vous concluez ? »
« Je conclus en vous demandant nettement l’autorisation de passer une heure avec lui. »
« Dans sa cellule ? »
« Oui. Au retour d’Amérique, pendant la traversée, nous avons eu d’excellents rapports. Et j’ose dire qu’il a quelque sympathie pour celui qui a su l’arrêter. S’il peut me renseigner sans se compromettre, il n’hésitera pas à m’éviter un voyage inutile. »
Visite en cellule
Il était un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la cellule d’Arsène Lupin. Celui-ci, étendu sur son lit, leva la tête et poussa un cri de joie.
« Ah ça, c’est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici ! »
« Lui-même. »
« Je désirais bien des choses dans la retraite que j’ai choisie… mais aucune plus passionnément que de vous y recevoir. »
« Trop aimable. »
« Mais non, mais non, j’ai pour vous la plus vive estime. »
« J’en suis fier. »
« Je l’ai toujours dit : Ganimard est notre meilleur détective. Il vaut presque, vous voyez comme je suis franc, il vaut presque Sherlock Holmes. Mais, en vérité, je suis désolé de n’avoir à vous offrir que ce tabouret. Et pas un rafraîchissement ! Pas un verre de bière ! Excusez-moi, je ne suis ici que de passage. »
Ganimard s’assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de parler :
« Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure d’un honnête homme ! J’en ai assez de toutes ces faces d’espions et de mouchards. Dix fois par jour, ils passent en revue mes poches et ma modeste cellule, pour s’assurer que je ne prépare pas une évasion. Fichtre, ce que le gouvernement tient à moi !… »
« Il a raison. »
« Mais non ! Je serais si heureux qu’on me laisse vivre dans mon petit coin ! »
« Avec l’argent des autres. »
« N’est-ce pas ? Ce serait si simple ! Mais je bavarde, je dis des bêtises, et vous êtes peut-être pressé. Allons au fait, Ganimard ! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? »
« L’affaire Cahorn. » déclara Ganimard, sans détour.
« Halte-là ! Une seconde… C’est que j’en ai tant, d’affaires ! Que je trouve d’abord dans ma tête le dossier de l’affaire Cahorn… Ah, voilà, j’y suis. Affaire Cahorn, château du Malaquis, Seine-Inférieure… Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus objets. »
« Menus ! »
« Oh, ma foi, tout cela est de médiocre importance. Il y a mieux ! Mais il suffit que l’affaire vous intéresse… Parlez donc, Ganimard. »
« Dois-je vous expliquer où nous en sommes de l’enquête ? »
« Inutile. J’ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai même de vous dire que vous n’avancez pas vite. »
« C’est justement pour cela que je fais appel à votre obligeance. »
« Entièrement à vos ordres. »
« Tout d’abord ceci : l’affaire a bien été conduite par vous ? »
« De A jusqu’à Z. »
« La lettre d’avertissement ? Le télégramme ? »
« Sont de votre serviteur. Je dois même en avoir quelque part les récépissés. »
Les reçus dans le tiroir
Arsène ouvrit le tiroir d’une petite table en bois blanc, qui formait avec le lit et le tabouret tout le mobilier de sa cellule. Il y prit deux bouts de papier et les tendit à Ganimard.
« Ah ça, mais je vous croyais gardé à vue et fouillé pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous collectionnez les reçus de la poste… » s’écria celui-ci.
« Bah ! Ces gens-là sont si bêtes ! Ils décousent la doublure de ma veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les murs de cette pièce. Mais pas un n’aurait l’idée qu’Arsène Lupin soit assez naïf pour choisir une cachette aussi facile. C’est bien là-dessus que j’ai compté. »
Ganimard, amusé, s’exclama :
« Quel drôle de garçon vous faites ! Vous me déconcertez. Allons, racontez-moi l’aventure. »
« Oh, oh, comme vous y allez ! Vous initier à tous mes secrets… vous dévoiler mes petits trucs… C’est bien grave. »
« Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance ? »
« Non, Ganimard, et puisque vous insistez… »
Cambrioler derrière les barreaux
Arsène Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis, s’arrêtant :
« Que pensez-vous de ma lettre au baron ? »
« Je pense que vous avez voulu vous divertir, épater un peu la galerie. »
« Ah, voilà, épater la galerie ! Eh bien, je vous assure, Ganimard, que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m’attarde à ces enfantillages, moi, Arsène Lupin ? Est-ce que j’aurais écrit cette lettre si j’avais pu dévaliser le baron sans lui écrire ? Mais comprenez donc, vous et les autres, que cette lettre est le point de départ indispensable. C’est le ressort qui a mis toute la machine en marche. Voyons, procédons par ordre, et préparons ensemble, si vous voulez, le cambriolage du Malaquis. »
« Je vous écoute. »
« Donc, supposons un château rigoureusement fermé, barricadé, comme l’était celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie, et renoncer à des trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les contient est inaccessible ? »
« Évidemment non. »
« Vais-je tenter l’assaut comme autrefois, à la tête d’une troupe d’aventuriers ? »
« Enfantin ! »
« Vais-je m’y introduire en cachette ? »
« Impossible. »
« Reste un moyen, l’unique à mon avis : me faire inviter par le propriétaire dudit château. »
« Le moyen est original. »
« Et combien facile ! Supposons qu’un jour, ledit propriétaire reçoive une lettre qui l’avertit de ce que trame contre lui un nommé Arsène Lupin, cambrioleur réputé. Que fera-t-il ? »
« Il enverra la lettre au procureur. »
« Qui se moquera de lui, puisque ledit Lupin est actuellement sous les verrous. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prêt à demander secours au premier venu, n’est-il pas vrai ? »
« Cela est hors de doute. »
« Et s’il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu’un policier célèbre est en vacances dans la ville voisine… »
« Il ira s’adresser à ce policier. »
« Vous l’avez dit. Mais, d’autre part, admettons que, prévoyant cette démarche inévitable, Arsène Lupin ait prié l’un de ses amis les plus habiles de s’installer à Caudebec. Cet ami se lie avec un rédacteur du Réveil, le journal auquel le baron est abonné. Et il laisse entendre qu’il est un tel, le policier célèbre. Qu’arrivera-t-il ? »
« Que le rédacteur annoncera dans le Réveil la présence à Caudebec dudit policier. »
« Parfait. Et de deux choses l’une. Ou bien le poisson, je veux dire Cahorn, ne mord pas à l’hameçon, et alors rien ne se passe. Ou bien, et c’est le plus probable, il accourt, tout frétillant. Et voilà donc mon Cahorn implorant contre moi l’aide de l’un de mes amis ! »
« De plus en plus original. »
Le faux policier
« Bien entendu, le faux policier refuse d’abord son concours. Là-dessus, télégramme d’Arsène Lupin. Épouvante du baron, qui supplie de nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller sur lui. Ledit ami accepte et amène deux gaillards de notre bande. La nuit, pendant que Cahorn est gardé à vue par son protecteur, ils déménagent par la fenêtre un certain nombre d’objets. Et ils les laissent glisser, à l’aide de cordes, dans une bonne petite chaloupe louée tout exprès. C’est simple comme Lupin. »
« Et c’est tout bêtement merveilleux. Je ne saurais trop louer l’audace de l’idée et l’ingéniosité des détails. Mais je ne vois guère de policier assez illustre pour que son nom ait pu attirer et convaincre le baron à ce point. » s’écria Ganimard.
« Il y en a un, et il n’y en a qu’un. »
« Lequel ? »
« Celui du plus illustre, de l’ennemi personnel d’Arsène Lupin, bref, de l’inspecteur Ganimard. »
« Moi ! »
« Vous-même, Ganimard. Et voilà ce qu’il y a de délicieux. Si vous allez là-bas et que le baron se décide à parler, vous finirez par découvrir que votre devoir est de vous arrêter vous-même, comme vous m’avez arrêté en Amérique. Hein ! La revanche est comique : je fais arrêter Ganimard par Ganimard ! »
Arsène Lupin riait de bon cœur. L’inspecteur, assez vexé, se mordait les lèvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mériter de tels accès de joie.
L’œuf à la coque
L’arrivée d’un gardien lui donna le temps de se remettre. L’homme apportait le repas qu’Arsène Lupin, par faveur spéciale, faisait venir du restaurant voisin. Il déposa le plateau sur la table et se retira. Arsène s’installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois bouchées et reprit :
« Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n’irez pas là-bas. Je vais vous révéler une chose qui vous stupéfiera : l’affaire Cahorn est sur le point d’être classée. »
« Hein ! »
« Sur le point d’être classée, vous dis-je. »
« Allons donc, je quitte à l’instant le chef de la Sûreté. »
« Et après ? Est-ce que Monsieur Dudouis en sait plus long que moi sur ce qui me concerne ? Vous apprendrez que Ganimard, excusez-moi, que le faux Ganimard est resté en fort bons termes avec le baron. Et le baron l’a chargé d’une mission très délicate : négocier avec moi un arrangement. C’est même la raison principale pour laquelle il n’a rien avoué. À l’heure qu’il est, contre une certaine somme, le baron a sans doute retrouvé ses chers bibelots. En retour, il retirera sa plainte. Donc, plus de vol. Donc il faudra bien que la justice abandonne… »
Ganimard considéra le détenu d’un air stupéfait.
« Et comment savez-vous tout cela ? »
« Je viens de recevoir le télégramme que j’attendais. »
« Vous venez de recevoir un télégramme ? »
« À l’instant, cher ami. Par politesse, je n’ai pas voulu le lire en votre présence. Mais si vous m’y autorisez… »
« Vous vous moquez de moi, Lupin. »
« Veuillez, mon cher ami, décapiter doucement cet œuf à la coque. Vous constaterez par vous-même que je ne me moque pas de vous. »
Machinalement, Ganimard obéit et cassa l’œuf avec la lame d’un couteau. Un cri de surprise lui échappa. La coquille, vide, contenait une feuille de papier bleu. À la prière d’Arsène, il la déplia. C’était un télégramme, ou plutôt un morceau de télégramme, dont on avait arraché les indications de la poste. Il lut :
« Accord conclu. Cent mille balles livrées. Tout va bien. »
« Cent mille balles ? » fit-il.
« Oui, cent mille francs ! C’est peu, mais enfin, les temps sont durs… Et j’ai des frais généraux si lourds ! Si vous connaissiez mon budget… un budget de grande ville ! »
La cure d’isolement
Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s’était dissipée. Il réfléchit quelques secondes et embrassa d’un coup d’œil toute l’affaire, pour tâcher d’en découvrir le point faible. Puis il prononça, d’un ton où perçait franchement son admiration de connaisseur :
« Par bonheur, il n’en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi il n’y aurait plus qu’à fermer boutique. »
Arsène Lupin prit un petit air modeste et répondit :
« Bah ! Il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs… D’autant que le coup ne pouvait réussir que si j’étais en prison. »
« Comment ! Votre procès, votre défense, l’enquête, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire ? » s’exclama Ganimard.
« Non, car j’ai décidé de ne pas assister à mon procès. »
« Oh, oh ! »
Arsène Lupin répéta posément :
« Je n’assisterai pas à mon procès. »
« En vérité ! »
« Ah ça, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la paille humide ? Vous m’offensez. Arsène Lupin ne reste en prison que le temps qu’il lui plaît, et pas une minute de plus. »
« Il aurait peut-être été plus prudent de commencer par ne pas y entrer. » objecta l’inspecteur d’un ton ironique.
« Ah, monsieur se moque ? Monsieur se souvient qu’il a eu l’honneur de procéder à mon arrestation ? Sachez, mon respectable ami, que personne, pas plus vous qu’un autre, n’aurait pu mettre la main sur moi, si une chose beaucoup plus importante ne m’avait occupé à ce moment critique. »
« Vous m’étonnez. »
« Une femme me regardait, Ganimard, et je l’aimais. Comprenez-vous tout ce qu’il y a dans ce fait d’être regardé par une femme que l’on aime ? Le reste m’importait peu, je vous le jure. Et c’est pourquoi je suis ici. »
« Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer. »
« Je voulais d’abord oublier. Ne riez pas : l’aventure avait été charmante, et j’en garde encore un souvenir attendri… Et puis, j’ai les nerfs un peu fatigués ! La vie est si fiévreuse de nos jours ! Il faut savoir, à certains moments, faire ce que l’on appelle une cure d’isolement. Cet endroit est souverain pour les régimes de ce genre. On y pratique la cure de Santé dans toute sa rigueur. »
« Arsène Lupin, vous vous payez ma tête. » observa Ganimard.
« Ganimard, nous sommes aujourd’hui vendredi. Mercredi prochain, j’irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolèse, à quatre heures de l’après-midi. » affirma Lupin.
« Arsène Lupin, je vous attends. »
La montre
Ils se serrèrent la main comme deux bons amis qui s’estiment à leur juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.
« Ganimard ! »
Celui-ci se retourna.
« Qu’y a-t-il ? »
« Ganimard, vous oubliez votre montre. »
« Ma montre ? »
« Oui, elle s’est égarée dans ma poche. »
Il la rendit en s’excusant.
« Pardonnez-moi… une mauvaise habitude… Mais ce n’est pas une raison, parce qu’ils m’ont pris la mienne, pour que je vous prive de la vôtre. D’autant que j’ai là une montre dont je n’ai pas à me plaindre, et qui me suffit pleinement. »
Il sortit du tiroir une large montre en or, épaisse et confortable, ornée d’une lourde chaîne.
« Et celle-ci, de quelle poche vient-elle ? » demanda Ganimard.
Arsène Lupin examina négligemment les initiales.
« J. B.… Qui diable cela peut-il bien être ?… Ah oui, je me souviens, Jules Bouvier, mon juge d’instruction, un homme charmant… »
À propos du texte
- Arsène Lupin en prison (Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, 1907) – Maurice Leblanc
Texte original français, légèrement adapté pour l’écoute d’aujourd’hui (phrases plus courtes, mots d’aujourd’hui), vérifiée automatiquement (la relecture humaine n’a pas encore eu lieu – signalez-nous volontiers les erreurs).



